De retour devant l’Orchestre de Paris, Semyon Bychkov donne une lecture à grands traits de la Symphonie alpestre de Strauss, qui bénéficie de l’homogénéité et de la sûreté de la formation parisienne. Auparavant, le Concerto pour piano n° 1 de Tchaïkovski avec Kirill Gerstein présente l’intérêt de faire entendre la rare et intéressante version révisée de 1879.
Concert de l’Orchestre de Paris sous la direction de Semyon Bychkov, avec le concours du pianiste Kirill Gerstein à la Philharmonie de Paris.
En matière d’interprétation, le choix d’une édition ou d’une autre n’est pas toujours directement discernable pour l’auditeur. Le moins qu’on puisse dire est qu’en ce qui concerne le Concerto pour piano n° 1 de Tchaïkovski, la version de 1879 titille immédiatement les oreilles.
Par rapport à la version usuellement jouée, celle posthume de 1894 qu’on attribue souvent à Siloti, les fameux accords de la spectaculaire introduction sonnent de manière moins brillante. De fait, ils sont écrits une octave en dessous et ne sont pas plaqués mais arpégés. Ce soir, le pianiste Kirill Gerstein, auteur d’un texte éclairant reproduit dans le programme de salle, respecte cette particularité scrupuleusement.
À l’orchestre, Semyon Bychkov veille aussi sur l’écriture moins massive. Toute la physionomie générale du premier mouvement s’en trouve bouleversée, avec une approche plus lyrique et sinueuse. L’utilisation de la pédale sans trop de retenue par le pianiste lisse cependant le discours. Son choix d’une dynamique restreinte n’est pas en cause, mais des phrasés non directionnels perdent l’auditeur dans des digressions sans fin.
Le mouvement lent, sous une baguette complice sinon attentive, prolonge cet état de douce errance. Et comme la version de 1879 ne possède pas les éclats insensés du Finale, pianiste et chef semblent ne se réveiller de leur songe intérieur que dans les toutes dernières pages de la partition. En bis, Gerstein propose son habituelle transcription d’une mélodie de Rachmaninov dont il dilue quelque peu le lyrisme autrement naturel.
La seconde partie de concert présente un monument de la musique descriptive, la Symphonie alpestre de Strauss. Bychkov la pratique depuis longtemps de manière lyrique. Les musiciens de l’Orchestre de Paris en ont donné une interprétation décapante en 2021 sous la baguette de leur directeur musical, Klaus Mäkelä. La conjonction des deux pratiques conduit à… un entre-deux.
Prenant son temps, Bychkov étage les plans sonores d’un geste large. Il peut compter pour cela sur l’égalité souveraine des différents pupitres de l’orchestre. Des passages les plus naturalistes, comme À la cascade ou Aux alpages, il donne une lecture plus stylisée que purement descriptive, privilégiant la ligne sur les détails.
Si le son ne se fait jamais écrasant, il est regrettable que le chef laisse libre jeu à l’orgue (trop) puissant de la salle Pierre Boulez, qui transforme la fin de l’Orage en mouvement symphonique pour orgue. Mention spéciale en revanche pour l’ensemble des cornistes supplémentaires en coulisse et pour nombre de solistes, à l’instar de la premier violon, Sarah Nemtanu, dont les phrasés très Art nouveau contribuent à une vision inspirée.
Thomas DESCHAMPS
Philharmonie, Paris, 04/02/2026
Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893)
Concerto pour piano n° 1 en sib mineur, op. 23 (1875, rév. 1879)
Kirill Gerstein, piano
Richard Strauss (1864-1949)
Eine Alpensinfonie, op. 64 (1915)
Orchestre de Paris
direction : Semyon Bychkov
