Sublime morbidité

À contrecourant de la tendance de l’époque, Gilbert Deflo n’a pas cherché en 2007 à remettre l’histoire du Bal masqué de Verdi dans un environnement politique précis, encore moins dans le contexte suédois historique de son livret originel. Sa mise en scène accueillie avec fraîcheur ici même se regarde aujourd’hui comme une scénographie fort conventionnelle au langage binaire parfaitement lisible du premier au dernier rang de l’Opéra Bastille.

Deux mondes s’opposent, celui du pouvoir écrasant (Riccardo) et celui de la nuit inquiétante (Ulrica) tandis que s’est noué un amour impossible avec Amelia. Le meilleur moment en est le bal qui donne son titre à l’ouvrage : une arlequinade en noir et blanc qui concilie le drame morbide et l’esprit d’opéra-comique. Ce soir, pour la première fois depuis sa création, cette production trouve une distribution à la hauteur des enjeux de la partition.

Parmi les petits rôles parfaitement tenus, on relève le Samuel bien timbré et longs de phrases de Christian Rodrigue Moungoungou, dont la voix fait jeu égal avec les principaux protagonistes de la scène du gibet. Lorsque le rideau s’ouvre sur l’antre d’Ulrica au son de la spectaculaire introduction écrite par Verdi, la mezzo-soprano Elizabeth DeShong se montre à la hauteur de la musique et des décors démesurés avec une projection et une longueur de souffle épatantes.

Moins colorature que d’autres, l’Oscar de Sara Blanch, à la très belle présence, fait entendre un chant parfois légèrement heurté qui sied à la masculinité de son personnage. Etienne Dupuis est certainement parmi les chanteurs celui qui s’accommode le mieux d’une direction d’acteurs schématique. Son Renato des plus vivants s’impose aussi par la qualité de la voix, nonobstant quelques emportements outranciers.

Au contraire, le style caractérise en premier lieu de Riccardo de Matthew Polenzani. Les aigus sont faciles mais la voix n’a pas toujours la couleur latine attendue. Qu’importe, le chanteur reste admirable de bout en bout, passant des éléments bouffes au tragique avec un naturel confondant.

En star incontestée du plateau, Anna Netrebko offre son buste à la lumière. L’émission sonne comme inextinguible. Si au II l’intonation lui fait trop souvent cruellement défaut, l’écriture du III lui convient bien mieux avec un Morrò, ma prima grazia d’anthologie où le timbre moiré se pare de mille nuances.

Depuis la fosse, Speranza Scappucci dirige des chœurs et un orchestre en pleine forme. Sa gestique suractive détaille chaque articulation mais sait aussi ménager de belles envolées. Surtout, elle garantit une saveur authentiquement belcantiste à l’ensemble.

Thomas DESCHAMPS

Opéra Bastille, 02/02/2026

Giuseppe Verdi (1813-1901)
Un ballo in maschera, melodramma en trois actes (1871)
Livret d’Antonio Somma d’après Gustave III ou le bal masqué d’Eugène Scribe

Chœur et Orchestre de l’Opéra national de Paris
direction :  Speranza Scappucci
mise en scène : Gilbert Deflo
décors et costumes : William Orlandi
chorégraphie : Micha van Hoecke
préparation des chœurs : Alessandro Di Stefano

Avec :
Matthew Polenzani (Riccardo), Anna Netrebko (Amelia), Etienne Dupuis (Renato), Sara Blanch (Oscar), Elizabeth DeShong (Ulrica), Christian Rodrigue Moungoungou (Samuel), Blake Denson (Tom), Andres Cascante (Silvano), Ju In Yoon (Un juge), Se-Jin Hwang (Un serviteur d’Amelia).