De bonnes intentions

On ne fera aucun procès en esthétique à cette première production d’opéra signée par le célèbre comédien Ralph Fiennes. Le choix d’une fidélité à Eugène Onéguine et à Pouchkine qu’il adule, le respect des didascalies ne sont en rien contestables. Toutefois, le résultat laisse plus que circonspect.

Sans doute tient-on ici un exemple des obstacles qu’il y a de confier une première mise en scène lyrique à un artiste appartenant à un tout autre champ d’action. Au premier chef parce qu’il arrive sans équipe personnelle. Aussi lui a-t-on adjoint des professionnels incontestés de l’opéra comme Michael Levine pour les décors ou Alessandro Carletti pour les lumières. Une juxtaposition de talents, plus qu’une association.

Il ne manque pas un bouleau ou une gerbe de blé au premier acte, pas un flocon de neige au deuxième, mais une paresse certaine transpire des changements de scènes qui nécessitent à chaque fois un rideau imprimé. Le dernier acte sort un rien d’une présentation très sage qui pourrait avoir une cinquantaine d’années : les robes de bal ont été transformées en robes de deuil, les danseurs hommes portent des têtes d’ours, le spectre de Lenski surgit ostensiblement dans l’encadrement d’une porte.

Tout cela ne serait pas si dommageable si Fiennes n’avait failli dans sa direction d’acteurs. Les scènes de groupe sont à la fois peu lisibles et peu détaillées. Elles peinent à rendre la cruauté et l’étroitesse d’esprit de cette société, et les choristes de l’Opéra de Paris adoptent les poses les plus éculées.

L’indifférence que l’Onéguine de Boris Pinkhasovich promène au gré des scènes ne le cède qu’à un geste d’embarras ridicule à la mort de Lenski pour finir en poses mélodramatiques au III. Cet excellent chanteur ne marque pas plus sa partie musicale qu’il ne montre une quelconque connexion avec Lenski, rôle dans lequel Bogdan Volkov confirme sa réussite bruxelloise avec un jeu vivant et une émission aussi claire que nuancée.

Le choix de Ruzan Mantashyan en Tatina surprend : l’Arménienne fait plus femme mûre que jouvencelle dans la scène de la lettre, mais la voix n’a pas ensuite l’ampleur lyrique attendue pour le dénouement douloureux. Marvic Monreal fait une Olga au premier degré conforme à son personnage.

Susan Graham ne propose qu’une élégance voilée en Madame Larina peu idiomatique, à l’opposé de la vérité savoureuse de la Filippievna d’Elena Zaremba. Trop de caractérisation en revanche pour le Triquet caricatural de Peter Bronder. Le Grémine somptueux d’Alexander Tsymbaliuk réconcilierait les meilleurs ennemis du monde.

Depuis la fosse, Semyon Bychkov, nouveau directeur musical désigné de l’Opéra de Paris, opère des prodiges. On se souvient ému de sa réussite au Châtelet en 1992. Sa lecture à présent plus contrastée bénéficie du lustre incomparable de la formation maison. Aucune faute de goût dans cette lecture d’une fluidité confondante qui sait suggérer ce que la scène peine à exprimer. De la fin de l’été campagnard propre aux rêveries les plus folles à la froideur mordante de l’hiver de Saint-Pétersbourg, Bychkov trouve la respiration juste de l’âme russe.

Thomas DESCHAMPS

Palais Garnier, Paris, 01/02/2026

Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893)
Eugène Onéguine, opéra en trois actes (1879)
Livret du compositeur et de Constantin Chilovski d’après Pouchkine

Chœur et Orchestre de l’Opéra national de Paris
direction : Semyon Bychkov
mise en scène : Ralph Fiennes
décors : Michael Levine
costumes : Annemarie Woods
lumières : Alessandro Carletti
chorégraphie : Sophie Laplane
préparation des chœurs : Ching-Lien Wu

Avec :
Boris Pinkhasovich (Eugène Onéguine), Ruzan Mantashyan (Tatiana), Marvic Monreal (Olga), Bogdan Volkov (Vladimir Lenski), Alexander Tsymbalyuk (Le prince Grémine), Elena Zaremba (Filippievna), Susan Graham (Madame Larina), Peter Bronder (Monsieur Triquet), Amin Ahangaran (Zaretski), Mikhail Silantev (Le lieutenant).