Un Vaisseau fantôme façon puzzle

Entassés à bord d’un canot à moteur, des migrants sont conduits par un passeur sans visage. Vers une vie meilleure, ou la mort qui en saisira certains, naufragés innocents de ce Radeau de la Méduse ? Vingt-huit ans plus tard, dans la nuit aveugle malgré la lumière d’un phare, l’esquif cette fois se disloque, pour qu’au creux des vagues impitoyables, la mer engloutisse son tribut humain.

Le Vaisseau fantôme selon Marie-Ève Signeyrole débute sur cette séquence que le renfort de la vidéo rend plus saisissante encore. Ce sens cinématographique du cadrage en même temps que de l’occupation de l’espace, que des éléments de décor modulables métamorphosent à vue grâce à la capacité de l’art scénographique de Fabien Teigné d’osciller entre dépouillement et déploiement d’une machinerie illusionniste, ce sens du grand spectacle en somme, ne se démentira pas. D’autant que l’esthétique, contemporaine sans chercher à refléter une actualité précisément datée et localisée, s’ancre dans l’imagerie traditionnelle de l’œuvre, dimension fantastique comprise.

Les voies qu’emprunte le récit superposé à l’intrigue – tout en émanant, sans doute, des questions que la légende peut laisser en suspens – sont en revanche plus labyrinthiques. Comme si le spectateur disposait de toutes les pièces du puzzle, sans toutefois pouvoir mettre la main sur celles qui seraient tombées à terre, dans un moment d’inattention bien pardonnable face à la densité d’une représentation semée d’indices plus ou moins fugaces.

Ainsi, Senta et le Hollandais partagent-ils cette même tache de naissance sur l’avant-bras que, nous dit-on, Daland porte à l’épaule. À chacun d’en tirer ses propres conclusions, d’y déceler, peut-être, une tension incestueuse, ou encore l’hérédité d’une malédiction… Tout en regrettant qu’une forme de dispersion du champ des possibles tende à brouiller un tel foisonnement de pistes.

Mue par une force qui va, la direction de Ben Glassberg vise à l’inverse droit devant, pour atteindre son paroxysme dans le tumulte du finale, attisé par un orchestre pas toujours irréprochable. Le chœur accentus / Opéra Normandie Rouen ne l’est pas davantage, qui s’acquitte cependant avec panache de son morceau de bravoure de l’acte III.

Dans l’ensemble de bonne tenue, la distribution a pour défaut, certes en rien rédhibitoire, de ne pas se hisser à hauteur de mythe. Mieux vaut jeter un voile pudique sur le timonier de Julian Hubbard, qui gesticule et s’égosille, tandis que Grigory Shkapura fait de sa superbe basse un usage trop fruste pour prêter un quelconque caractère à Daland. Mais Héloïse Mas confère, par la présence autant que le timbre, un relief inhabituel à Mary.

Pour Robert Lewis, déjà tant de fois remarqué ailleurs, Erik arrive au bon moment, confirmant le potentiel d’un ténor au cuivre étincelant et promis, s’il ne brûle pas les étapes, à des héros autrement plus exaltants. Le beau soprano lyrique de Silva Aalto vient à bout de Senta sans accroc. Ni ce feu intérieur dont se consume les plus grandes interprètes du rôle.

Le Hollandais d’Alexandre Duhamel, enfin, est un work in progress : des moyens conséquents, conquérants même, et dont l’allemand flatte la rondeur rocailleuse, doublés d’un vrai tempérament, grâce auxquels le baryton français tiendra bientôt la distance sans fléchir.

Mehdi MAHDAVI

Théâtre des Arts, Rouen, le 27/01/2026

Richard Wagner (1813-1883)
Der fliegende Holländer, opéra romantique en trois actes (1843)
Livret du compositeur

Chœur accentus / Opéra Normandie Rouen
Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen
direction : Ben Glassberg
mise en scène & conception vidéo : Marie-Ève Signeyrole
décors : Fabien Teigné
costumes : Yashi Tabassomi
éclairages : Philippe Berthomé
préparation des chœurs : Gareth Hancock

Avec :
Grigory Shkarupa (Daland), Silva Aalto (Senta), Robert Lewis (Erik), Héloïse Mas (Mary), Julian Hubbard (Der Steuermann), Alexandre Duhamel (Der Holländer).

Coproduction avec l’Opéra national de Nancy-Lorraine.