Des illusions à la grâce

À l’abri de sa chambre de jeune fille, dont les lourds rideaux violets dissimulent des images de saintes et vierges guerrières, Blanche de la Force se rêve en Jeanne d’Arc des temps modernes – l’action est transposée dans le dernier quart du siècle passé. C’est bien là « l’attrait d’une vie héroïque ». Mais un héroïsme passé au filtre de l’imagination délirante d’une midinette, dès lors que, non contente d’accomplir de hauts faits historiques, elle vainc un dragon dans une séquence vidéo digne de Game of Thrones.

Reçue dans cette même chambre – le changement de décor n’aura lieu qu’après le deuxième tableau, causant le premier de deux interminables précipités, seules maladresses de Tiphaine Raffier, dans son passage du théâtre à l’opéra –, la Première prieure n’est pas dupe du mysticisme mondain de la future carmélite. Sur laquelle la réalité, matérialisée par un chariot et des gants de ménage dans l’atmosphère réfrigérante de sanitaires collectifs, s’abat en un contraste saisissant.

Il faudrait citer jusqu’au moindre détail d’une mise en scène qui ne laisse pas un seul mot du livret au hasard, oscillant entre crudité, comme dans la façon dont est exposée la souffrance du corps de Madame de Croissy, et hauteur de vue, avec notamment ces rappels, sous la forme de textes projetés, du contexte historique de la Révolution et de la Terreur, que la confrontation avec une esthétique contemporaine rend plus glaçant encore – ainsi de l’énoncé par le Docteur Guillotin des vertus censément égalitaires de sa machine, comme une anticipation de la poétique mise à nu du plateau dans une bouleversante scène finale.

Au pupitre d’une phalange à la hauteur des exigences de la partition de Poulenc, Marc Leroy-Calatayud accompagne ce cheminement de l’illusion à la grâce avec beaucoup de tact, et un sens très juste de l’équilibre autant que des contrastes dans le choix des tempi, sans devoir se démener, dans l’écrin acoustique favorable de l’Opéra de Nancy, pour que les mots, si souvent engloutis par l’orchestre ailleurs, demeurent intelligibles.

Le plateau est, à cet égard, exemplaire, et pas seulement parce que francophone dans sa quasi-totalité. Seule exception, Helena Rasker laisse craindre d’abord que le flou de son alto si clair dilue le verbe de Madame de Croissy. Mais elle en trouve, outre par l’incarnation physique, la profondeur, en se gardant bien de prendre sur la poitrine de pesants appuis de virago.

Quel dommage que la technique décidément précaire de Marie-Adeline Henry la force à crier les redoutables aigus de Mère Marie, dont elle possède le profil inflexible ; et que Claire Antoine soit à ce point fâchée avec la mesure, quand son instrument se révèle idéal d’autorité bonhomme pour Madame Lidoine.

Idéale aussi, de jeunesse, d’insouciance, d’émotion sans affèterie, la Sœur Constance de Michèle Bréant l’est assurément. Comme le sont, père et le fils, le Marquis et le Chevalier de Matthieu Lécroart, qui mérite vraiment mieux, ainsi qu’il le prouve ici, que d’être cantonné aux utilités, et Pierre Derhet, rêve de ténor à l’émission haute, limpide et sans contrainte.

Crispée d’abord, et sans que son vibrato serré ne s’apaise vraiment ensuite, Hélène Carpentier est une Blanche sans plus de séduction vocale, peut-être, mais tendue vers cette lumière intérieure qui la conduit, irradiante, à l’échafaud.

Mehdi MAHDAVI