Piano accompli

Le cycle Les arbres de Sibelius décrit cinq espèces emblématiques du Nord. Malofeev aborde avec grâce Quand le sorbier fleurit dont la métrique irrégulière décrit le foisonnement. Il ne s’appesantit pas sur la gravité du Pin solitaire, pas plus qu’il n’appuie les trémolos lisztiens du Tremble. Son Bouleau diffracte avec éclat la lumière. Enfin, sa lecture coloriste du Sapin refuse peut-être à tort la mélancolie de sa valse, préférant souligner les arpèges fantastiques du Risoluto central.

Malofeev justifie ce choix en enchaînant sans pause avec la Suite Holberg de Grieg. La manière dont il réalise la synthèse de l’hommage au baroque et du folklore force l’admiration. Sous ses doigts, les harmonies nordiques infusent la Gavotte tandis que l’Aria – un Andante religioso – fait l’effet d’une épiphanie avec ce jeu de pédale incomparable qui est le sien depuis le premier jour.

Bien que son titre évoque aussi la religion, le contraste ne peut être plus fort avec la Sonate « The Fire Sermon » de Rautavaara. C’est une autre nature, bien différente des arbres de Sibelius, que décrit cette partition éruptive. Dans un geste fulgurant, Malofeev en expose toute la violence sans jamais en sacrifier les nuances harmoniques. Ce cataclysme postromantique enflamme la salle.

Après l’entracte, le musicien revient avec la Sonate n° 2 en ré mineur de Prokofiev. Le pianiste de 24 ans en assume crânement le côté direct et en présente une lecture prodigue en nuances, jamais assourdissante même dans le Scherzo percussif. Il entonne l’Andante comme une rêverie intérieure avant que le dernier mouvement ne résume toutes ces sautes d’humeur.

La Valse en lab de Scriabine fait ensuite office d’apaisement. L’enchaînement sans pause avec les Symphonies d’instruments à vents de Stravinski dans la transcription de Lourié ravit l’oreille. Malofeev donne à cette litanie une saveur presque orientale et mystérieuse. Une sensation prolongée par les Cinq préludes fragiles du même Lourié dont le jeune mage du clavier transcende l’écriture entre romantisme et modernisme. Le Russe offre au public trois bis.

Le Menuet en sol mineur de Haendel dans la transcription de Kempff permet de mesurer le chemin parcouru depuis novembre 2023. Au trille et à l’articulation parfaites sont désormais ajoutées de fines inflexions, marques d’un plein accomplissement. Une Toccata de Prokofiev démentielle met la salle à genoux avant que le Prélude pour la main gauche de Scriabine ne prodigue une dernière fois la magie sonore d’un récital à marquer d’une pierre blanche.

Thomas DESCHAMPS

Salle Gaveau, Paris, 23/01/2026

Jean Sibelius (1865-1957)
Les Arbres, op. 75 (1914)
Edvard Grieg (1843-1907)
Suite Holberg, op. 40 (1884)
Einojuhani Rautavaara (1928-2016)
Sonate pour piano n° 2 « The Fire Sermon », op. 64 (1970)
Sergueï Prokofiev (1891-1953)
Sonate pour piano n° 2 en ré mineur, op. 14 (1912)
Alexandre Scriabine (1872-1915)
Valse en lab majeur, op. 38 (1903)
Igor Stravinski (1882-1971)
Symphonies d’instruments à vent (1920)
(arrangement d’Arthur Lourié, 1926)
Arthur Lourié (1891-1966)
Cinq préludes fragiles, op. 1 (1910)

Alexander Malofeev, piano