Rossini all inclusive

Cette Italienne à Alger signée du metteur en scène Julien Chavaz est le premier spectacle de la saison à investir le Bâtiment des Forces Motrices, qui accueillera jusqu’en juin 2027 la programmation du Grand Théâtre, fermé pour travaux. Dans ce monde décalé, les despotes ne sont jamais que de petits chefs : arrogants, gourmands, libidineux et persuadés que l’univers s’organise autour de leur bon plaisir. C’est de cette banalité du pouvoir que part la mise en scène, qui évacue sans regret l’orientalisme de convention pour installer l’intrigue dans un hôtel quatre étoiles contemporain, petite usine à flux humains, aux gestes codifiés, presque chorégraphiques.

Une vague impression vintage et délicieusement décalée s’en dégage : le plaisir d’un giocoso net et franc prime sur toute surinterprétation. Le théâtre assume l’héritage de la commedia dell’arte, avec un rythme soutenu et des gags efficaces. Entre bande dessinée et court métrage fellinien surgit ce Mustafà vulgaire et dépressif, flanqué de sa petite bonne femme qui lui tient la dragée haute. Point de naufrage, mais l’irruption de l’Italienne, cintrée dans un ensemble violet à chapeau ondulé, débarquant avec son mari en livrée bleu menthe, guêtres impeccables et casque colonial : une entrée qui suffit à dérégler la mécanique bien huilée de l’hôtel.

Parmi les persistances scéniques qui équilibrent le rythme général, certaines trouvailles font mouche, comme cette réceptionniste obstinément occupée à compter ou découper ses factures, avec des gestes volontairement plus lents que l’abattage environnant. Le finale marque la bascule vers le délire collectif : apothéose du buffo avec un improbable ballet de guignols à pompons ridiculisant Mustafà, investi Papatacci. Le comique est assumé jusqu’au bout, peut-être au prix de moins de surprises ; à la longue, certains gags font long feu, comme ces annonces au micro, drôles mais un peu étirées.

La réussite du spectacle tient aussi à une distribution solidement pensée. En Isabella, Gaëlle Arquez domine nettement la soirée : timbre et ampleur capiteux, émission un peu flottante aux entournures, mais autorité qui emporte l’adhésion. Nahuel di Pierro, en Mustafà, compense une surface vocale en retrait par un jeu totalement investi, comique troupier, physique et généreux.

Face à lui, le Lindoro de Maxim Mironov, ténor volubile, se montre impeccable sans génie absolu : le mari médiocre, souffle court et ligne éteinte, quand la femme se révèle piquante et contrastée. Le Taddeo de Riccardo Novaro s’impose progressivement par une émission bien canalisée et un sens aigu de l’équilibre dans les ensembles. Mais ces qualités individuelles ne prendraient pas sens n’était la réussite éclatante des ensembles, véritables nerfs de la partition.

Le chœur impressionne par son engagement en scène, même si l’homogénéité vocale pourrait être affinée. À la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande, Michele Spotti conduit la représentation avec un sens aigu de l’architecture dramatique. Après une ouverture un peu prudente, il trouve la juste pulsation d’un ouvrage dont le comique repose d’abord sur la partition elle-même, avec des crescendi calibrés, des decrescendi finement travaillés.

David VERDIER

Bâtiment des Forces Motrices, Genève, 23/01/2026

Gioachino Rossini (1792-1868)
L’Italienne à Alger, dramma giocoso en deux actes (1813)
Livret d’Angelo Anelli

Chœur du Grand Théâtre de Genève
Orchestre de la Suisse Romande
direction : Michele Spotti
mise en scène : Julien Chavaz
costumes : Hannah Oellinger
scénographie : Amber Vandenhoeck
éclairages : Eloi Gianini

Avec :

Gaëlle Arquez (Isabella), Nahuel Di Pierro (Mustafà, Bey d’Alger), Maxim Mironov (Lindoro), Riccardo Novaro (Taddeo), Charlotte Bozzi (Elvira), Mi Young Kim (Zulma), Mark Kurmanbayev (Haly), et les danseuses Daniela Ojeda Yrureta & Clara Delorme.