Werther dans les profondeurs de la fosse

Rectangle blanc sur fond noir. Ainsi pourrait se résumer le décor que Ted Huffman a conçu pour Werther. Une aire de jeu posée sur un plateau nu, contre le mur duquel, érigé jusqu’à mi-hauteur pour laisser voir le lointain, sont alignés des chaises plus ou moins dépareillées et quelques tables, un orgue aussi, et une poignée d’accessoires. Le strict nécessaire à un drame censément bourgeois.

Ce minimalisme, que le nouveau directeur d’Aix semble vouloir appliquer à toutes les œuvres qui lui sont confiées, tend cependant à passer moins pour une réaction saine au Regietheater que pour une recette simpliste, voire un appauvrissement. A fortiori quand le souvenir du spectacle exemplaire – et pas moins sobre – présenté par Christof Loy au TCE en mars dernier est encore si vif.

Parce qu’il dispose de corps chantants plus malléables et expressifs que dans Otello à Strasbourg, le metteur en scène atteint certes par moments une touchante vraisemblance du geste, jusqu’à la poésie fugace de quelques pas de danse. Les libertés qu’il prend avec le livret n’en paraissent que plus incongrues.

Ainsi, la question du premier baiser est suffisamment débattue noir sur blanc aux deux derniers actes pour s’étonner que Charlotte en donne un à Werther dès le retour du bal au I. Le jeu autour des pistolets, que la jeune femme porte ici elle-même, en se précipitant pieds nus dans la nuit de Noël, à son amant qui s’est déjà ouvert les veines, annihile le poids de la culpabilité qu’elle ressent face au suicidé. La mare de sang, enfin, dans laquelle ce dernier expire, apporte une touche de gore qui jure avec la délicatesse jusqu’alors de mise.

L’intensité émotionnelle de Werther, sa vérité même, émanent de la fosse, où Raphaël Pichon fait sa deuxième incursion dans l’opéra français fin XIXe. La sonorité des instruments d’époque de Pygmalion y permet une remise à plat de l’écriture, dont le chef affûte sans l’assécher l’opulence capiteuse, pour mieux en révéler la profondeur et porter à son paroxysme la tension de l’arc dramatique. Tout en veillant aux équilibres, afin que le chant se déploie avec le naturel de la conversation.

Novice dans ce répertoire, Christian Immler donne à cet égard en bailli une leçon de style et d’abord d’intelligibilité, que devraient méditer Jean-Christophe Lanièce et Carl Ghazarossian, trop relâchés même pour les facéties de Johann et Schmidt. Le cristal encore délicieusement adolescent de Julie Roset donne des ailes à Sophie, à défaut de mots, quand ceux de John Chest affirment avec une sombre fermeté l’acrimonie d’Albert.

Charlotte et Werther, Adèle Charvet et Pene Pati les ont étrennés ensemble en concert, à Genève et Strasbourg, voici un peu moins d’un an. La mezzo tutoie sans doute les limites de ses moyens actuels, que les dimensions de la salle Favart lui permettent de ne pas franchir, en laissant s’épanouir d’abord sa frémissante sensibilité, sans mettre le velours du timbre sous trop grande pression.

Son partenaire allie à cette sorte d’archétype de « la voix du bon dieu », à laquelle il doit d’avoir été propulsé d’emblée au firmament, une bonhomie qui le rend immédiatement sympathique. Mais le héros éponyme l’est-il ? S’il lui arrive d’inquiéter par une instabilité nouvelle au sommet du registre, le ténor sait ombrer le soleil radieux de son Roméo in loco grâce à une palette de nuances infiniment ductile. Par-delà l’irrépressible sincérité de l’artiste, l’incarnation physique, psychologique, elle, se cherche encore.

Mehdi MAHDAVI

Opéra-Comique, Paris, 23/01/2026

Jules Massenet (1842-1912)
Werther, drame lyrique en quatre actes (1892)
Livret d’Édouard Blau, Paul Millet et Georges Hartmann inspiré des Souffrances du jeune Werther de Goethe

Chœur d’enfants de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique
Pygmalion
direction : Raphaël Pichon
mise en scène et décors : Ted Huffman
costumes : Astrid Klein
éclairages : Bertrand Couderc

Avec :
Pene Pati (Werther), Adèle Charvet (Charlotte), John Chest (Albert), Julie Roset (Sophie), Christian Immler (Le bailli), Jean-Christophe Lanièce (Johann), Carl Ghazarossian (Schmidt), Flore Royer (Kätchen), Paul-Louis Barlet (Brühlmann).

À voir sur arte.tv jusqu’au 22 juillet 2027.