Prem’s 2026 (4) : À la recherche du pianissimo perdu

Klaus Mäkelä revient à la Symphonie n° 3 de Mahler, qu’il avait dirigée ici même en mai 2022, mais avec l’Orchestre philharmonique d’Oslo dont il avait alors la charge. Ce soir, les forces parisiennes qui sont encore les siennes jusqu’à la fin de la saison, lui offrent une palette beaucoup plus étendue et virtuose. Le Finlandais ne se prive pas d’y recourir et brosse un premier mouvement singulier. L’attaque impérieuse des cors signale d’emblée un décalage vers le haut des nuances qui se confirme avec la disparition des pp et ppp qui suivent.

Cet Éveil de Pan se fait en fanfare. Le plus étonnant reste à venir avec une grosse caisse qui joue des quadruples forte en lieu des doubles et se détache ainsi nettement des timbales. Une mise en relief poussée à l’extrême : la fécondation de la matière évoquée par le compositeur s’apparente ici à un réarmement triomphal. 

L’honnêteté oblige à remarquer que Mäkelä, tout à son ivresse des dynamiques, respecte à quelques détails près les proportions et que, surtout, l’ensemble tient par une respiration assez exceptionnelle, avec de courtes mais fabuleuses envolées lyriques des pupitres de cordes aérant le contrepoint.

L’évocation pastorale du Tempo di minuetto fourmillent de détails éclairés d’une lumière fauve, jusqu’aux méandres enchanteurs du violon solo de Sarah Nemtanu. Dans le troisième mouvement, les bois brillent de mille feux à l’exception notable d’une vigoureuse mais parfois harassée clarinette. Le chef travaille chaque sonorité de manière extrêmement fouillée  et sur un fond de cordes immatériel surgit un cor de postillon (fort bien tenu) au chant plus abstrait que poétique.

À force, on ne les attendait plus mais ils sont là : les ppp des violoncelles et des contrebasses des premières mesures du Sehr langsam produisent dans ce contexte un effet d’autant plus fantastique. Au moyen d’un sfumato savant, Mäkelä met merveilleusement en scène l’apparition de la vie humaine incarnée par Wiebke Lehmkuhl. Mezzo plus que contralto, l’artiste concilie densité sonore et diction exemplaire. Les bois et les cuivres entrent en résonance magnétique avec son riche timbre. En contraste, les chœurs d’enfants et d’adultes qui les rejoignent pour le V sonnent de manière martiale mais exposent de belles couleurs.

Sans surprise cette fois, le chef démarre trop fort le retour au monde purement instrumental du dernier mouvement. Les raffinements des cordes tiennent davantage d’une pure beauté plastique que de la douceur ou de la tendresse. Une formidable progression comme le chef les affectionne gagne l’orchestre. Et les cuivres, lèvres en feu mais justesse étincelante, d’époustoufler pour une glorification fracassante du ré majeur conclusif.

Thomas DESCHAMPS

Philharmonie, Paris, 10/09/2026

Gustav Mahler (1860-1911)
Symphonie n° 3 en ré mineur (1895-1896)

Wiebke Lehmkuhl, mezzo-soprano
Chœur de femmes de l’Orchestre de Paris
Chœurs d’enfants et de jeunes de l’Orchestre de Paris
Orchestre de Paris
direction : Klaus Mäkelä