Aix 2026 (4) : Une Femme d’ombres et de lumières

Cette Femme sans ombre, présentée pour la première fois à Aix-en-Provence, restera sans doute comme l’accomplissement posthume de la volonté du très regretté Pierre Audi de transformer le festival en un Salzbourg à la française. Ambition déjà mise à mal, avant sa disparition brutale, par une inévitable réduction de la voilure, dès l’année dernière.

Avec les coupes substantielles annoncées ces derniers jours dans les subventions allouées par l’État à quelques navires amiraux de la flotte lyrique – et pas seulement – hexagonale, il est fort à craindre qu’un projet d’une telle envergure ne pourra plus voir le jour, sinon, peut-être, à l’Opéra de Paris…

Réussite, assurément, et saluée comme telle, à l’issue d’une première triomphale par une presse unanime. S’autorisera-t-on, dès lors, à apporter quelques nuances, des réserves même, en rendant compte de cette troisième représentation ? Car tout n’est pas parfait, pour qui – pardon de nous en vanter – a sillonné l’Europe ces dernières saisons en quête de La Femme… idéale. Sur le plan vocal, surtout.

Des utilités et autres apparitions, mieux vaut retenir – promesse de plus en plus grande, et tenue lorsqu’il aborde des rôles de plus grande envergure –, le Jeune homme de Robert Lewis, que le Messager éructé par un Jean-Sébastien Bou dépourvu de grave. Plus problématique est le couple impérial.

Lui, un Michael Spyres dont la métamorphose en Heldentenor, ne nous convainc décidément qu’à demi tant l’aigu, aussi transformiste et caméléon soit cet artiste inclassable, manque d’éclat, d’ampleur, de consistance même. Elle, une Vida Miknevičiūtė, soprano cataloguée – ailleurs à raison – torche vive, mais que les redoutables exigences de l’écriture, de l’agilité de son entrée aux sauts d’intervalles du II et du III, trouvent souvent à la limite de la rupture, entre monochromie et stridence.

Annoncée souffrante avant le III, Nina Stemme est et demeure immense en Nourrice, par le timbre et la présence, par le vibrato aussi qu’elle ne maintient que difficilement sous contrôle. Brian Mulligan est, par le couleur, l’étoffe, la bonté même en Barak, mais curieusement intéresse moins que d’autres interprètes moins bien dotés, presque effacé souvent. Peut-être parce que sa femme lui fait, ô combien, comme à tout le reste du plateau, de l’ombre : comme à Lyon, en octobre 2023, et toujours davantage une Salome que l’Elektra que le rôle en théorie exige, Ambur Braid laisse absolument pantois, inépuisable, tranchante, incendiaire, habitée, simplement immense.

Décidément surdoué, d’autant que novice – ou presque ? – en fosse, Klaus Mäkelä maîtrise tous les paramètres d’une partition hors du commun. Et l’Orchestre de Paris le lui rend bien, même s’il n’a pas, les cordes surtout, le lustre opulent de quelques mythiques formations germaniques qui pratiquent l’ouvrage depuis un siècle. À commencer par un solo de violoncelle à faire pleurer les pierres.

Barrie Kosky, enfin, trouve la clé du conte dans ce qu’il définit lui-même comme son minimalisme extravagant : des visions jaillissent d’une boîte noire – rêves souvent macabres –, puis d’une blancheur aveuglante, plus cauchemardesques encore. Images de toute beauté, direction d’acteurs intense, et surtout rien de superflu dans un argument dramaturgique qui s’approprie la lettre du livret sans l’enfouir sous une démonstration absconse. Une forme d’idéal, en somme.

Mehdi MAHDAVI

Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence, 09/07/2026

Richard Strauss (1864-1949)
Die Frau ohne Schatten, opéra en trois actes (1919)
Livret de Hugo von Hofmannsthal

Chœur de l’Orchestre de Paris
Orchestre de Paris
direction : Klaus Mäkelä
mise en scène : Barrie Kosky
décors : Michael Levine
costumes : Victoria Behr
éclairages : Franck Evin
dramaturgie : Antonio Cuenca Ruiz
préparation des chœurs : Richard Wilberforce

Avec :
Michael Spyres (Der Kaiser), Vida Miknevičiūtė (Die Kaiserin), Nina Stemme (Die Amme), Jean-Sébastien Bou (Der Geisterbote, Die Stimmen der Wächter), Gloria Tronel (Die Stimme des Falken, Der Hüter der Schwelle des Tempels), Héloïse Mas (Eine Stimme von oben), Brian Mulligan (Barak, der Färber), Ambur Braid (Färberin), Tomasz Kumięga (Der Einäugige, Die Stimmen der Wächter), Daniel Miroslaw (Der Einarmige, Die Stimmen der Wächter), Robert Lewis (Der Buckliger, Die Erscheinung eines Jünglings, Die Stimmen der Wächter).