Aix 2026 (3) : Sept ans de réflexion

Peut-on mettre en scène une messe des morts sans la transformer en récit ? Romeo Castellucci répond en déplaçant la question. Son Requiem ne cherche pas à représenter la mort mais ce qui lui résiste : les gestes, les souvenirs, les rites, toutes ces traces que les vivants abandonnent derrière eux. Sept ans après sa création à Aix, cette production n’a rien perdu de sa force… elle semble même avoir gagné en profondeur.

L’arc narratif naît d’une scène muette dont la simplicité se résume à quelques gestes : une vieille femme qui éteint son téléviseur, boit un verre d’eau, se couche… et meurt. Lorsqu’elle disparaît physiquement dans le lit, apparaissent bientôt l’enfant puis la jeune femme qu’elle fut. Le temps se replie sur lui-même et les âges de la vie se côtoient.

À partir de cette image fondatrice, Castellucci compose moins un spectacle qu’une succession de visions où les existences individuelles rejoignent une mémoire plus vaste. La longue litanie des espèces, des langues, des civilisations ou des œuvres disparues élargit encore cette méditation : ce n’est pas seulement l’homme qui est mortel, mais tout ce qu’il construit.

Le plus beau symbole n’est pourtant pas cette liste des disparitions. Il réside dans l’immense plateau blanc qui accueille l’ensemble de la représentation. Peu à peu, la terre, les objets, les couleurs, les corps viennent en modifier la surface. Rien n’y demeure intact.

Chaque passage laisse une marque, comme si la scène conservait la mémoire de ceux qui l’ont traversée. Castellucci donne ainsi une étonnante matérialité au souvenir. Quelques images paraissent plus démonstratives, mais l’ensemble atteint une puissance plastique rare, sans jamais céder au spectaculaire.

Cette respiration trouve son prolongement dans la lecture de Raphaël Pichon. Loin de toute emphase funèbre, le chef privilégie la fluidité, les respirations et la transparence des timbres. Les pages ajoutées au Requiem prolongent naturellement l’inachèvement de Mozart et s’inscrivent dans une continuité musicale d’une remarquable évidence. Orchestre et chœur Pygmalion atteignent un degré de cohésion exceptionnel. Rarement un chœur aura occupé une place aussi centrale dans un spectacle, à la fois acteur, danseur et conscience collective.

Le quatuor vocal soliste de cette reprise apparaît plus contrasté. La contralto Beth Taylor impressionne par la richesse de son timbre et l’intensité de son expression, tandis qu’Alex Rosen apporte une basse profonde, lumineuse et d’une grande noblesse. Mélissa Petit et Duke Kim, plus en retrait, s’intègrent avec élégance à l’ensemble sans atteindre le même pouvoir de fascination.

En refermant cette méditation sur la disparition, Castellucci laisse pourtant une impression profondément lumineuse. Son Requiem ne célèbre pas la mort : il rappelle que toute existence, même éphémère, transforme durablement le monde qu’elle traverse. C’est peut-être là que réside la véritable émotion du spectacle.

David VERDIER

Théâtre de l’Archevêché, Aix-en-Provence, 04/07/2026

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Requiem en ré mineur, K. 626 (1791)
Version achevée par Franz Xaver Süssmayr (1792)
Montage musical de Raphaël Pichon, intégrant d’autres œuvres de Mozart et des séquences grégoriennes

Chœur et Orchestre Pygmalion
direction : Raphaël Pichon
mise en scène, décors, costumes et lumières : Romeo Castellucci
dhorégraphie : Evelin Facchini

Avec :
Mélissa Petit (soprano), Beth Taylor (contralto), Duke Kim (ténor), Alex Rosen (basse), Ramy Lazreq (enfant chanteur).