Avec Accabadora, le compositeur italien Francesco Filidei puise dans le roman de Michela Murgia et la tradition sarde de la « dernière mère » pour explorer les liens entre vie, mort et transmission. Cette création mondiale au Festival d’Aix-en-Provence, très contemplative, séduit davantage par son atmosphère que par sa puissance dramatique, en dépit d’une excellente équipe musicale.
Création mondiale d’Accabadora de Francesco Filidei dans une mise en scène de Valentina Carrasco et sous la direction musicale de Lucie Leguay au Festival d’Aix-en-Provence 2026.
Après Giordano Bruno, L’Inondation et Le Nom de la rose, Francesco Filidei trouve le motif de son nouvel opéra dans un roman de Michela Murgia, autour d’une figure traditionnelle de la Sardaigne : l’Accabadora, cette « dernière mère » qui accompagne les mourants vers une fin sans souffrance. Plus qu’un opéra sur l’euthanasie, l’œuvre s’attache au cycle de la vie, à la transmission et aux liens invisibles qui unissent les générations.
Valentina Carrasco traduit cette idée avec une grande sobriété. Dominé par trois immenses métiers à tisser, véritables partitions visuelles du spectacle, le décor fait du fil la métaphore du destin. Des femmes âgées travaillent inlassablement cette trame tandis que, lors de chaque décès, l’une d’elles coupe en silence le fil d’un coup de ciseaux, comme une parque mettant un terme à une existence.
L’image est simple, immédiatement lisible, et constitue sans doute la plus belle trouvaille du spectacle. Les gestes du quotidien – pétrir le pain, coudre, tisser – s’inscrivent dans un rituel collectif qui relie naissance, travail et mort, sans jamais verser dans le pittoresque. Fidèle au roman, le principal écueil d’Accabadora est peut-être de raconter davantage un destin qu’un véritable drame. Les scènes se succèdent avec une belle fluidité, mais rarement avec ce sentiment de nécessité dramaturgique qui fait naître la tension théâtrale.
Le spectacle semble parfois avancer comme un rituel dont l’issue est connue d’avance. Le parcours de Maria et celui de Bonaria suivent une trajectoire dont l’issue apparaît rapidement écrite, et le spectacle peine parfois à renouveler son discours. L’émotion naît davantage de l’atmosphère que de l’action elle-même.
La partition confirme l’évolution du langage de Francesco Filidei. Les recherches sonores qui ont fait sa réputation nourrissent ici une écriture orchestrale raffinée, riche de timbres et de couleurs. Cloches, souffle du vent, bruits de la mer ou évocations des chants sardes dessinent un paysage sonore d’une remarquable finesse. Sous la direction précise et constamment respirante de Lucie Leguay, les dix-sept musiciens de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon en révèlent toutes les nuances.
On restera davantage réservé devant l’écriture vocale. Malgré quelques beaux élans lyriques, les lignes de chant paraissent souvent répétitives et peinent à individualiser les personnages autant que le fait l’orchestre. L’engagement des interprètes compense largement cette relative uniformité. Noa Frenkel impose une Bonaria d’une impressionnante présence, grave et profondément humaine, tandis que Rachel Masclet prête à Maria un timbre lumineux et une sincérité touchante. Autour d’elles, l’ensemble de la distribution défend avec conviction une œuvre exigeante.
Sans atteindre une intensité dramatique comparable à la richesse de son univers sonore, Accabadora confirme néanmoins le talent d’un Francesco Filidei attaché au renouvellement du théâtre lyrique contemporain. Une œuvre plus contemplative que véritablement dramatique, dont la poésie tient autant à ce qui est montré qu’à ce qui demeure suspendu entre la vie et la mort.
David VERDIER
Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence, 04/07/2026
Francesco Filidei (*1973)
Accabadora, opéra de chambre en un acte (2026)
Livret du compositeur, d’après le roman de Michela Murgia
Orchestre de l’Opéra de Lyon
direction : Lucie Leguay
mise en scène : Valentina Carrasco
décors : Mariangela Mazzeo
costumes : Mauro Tinti
éclairages : Antonio Castro
Avec :
Noa Frenkel (Tzia Bonaria), Rachel Masclet (Maria), Lodovico Filippo Ravizza (Efisio), Hugo Brady (Tore), Victoire Bunel (la Maestra), Francesco Leone (Anselmo), Olga Siemieńczuk (Anna Teresa), Camille Primeau (Luciana), Lovro Korosec (le Père), Constantin Goubet (le Médecin), Lou-Biana Jousni Lalande ou Eva Massias (Maria enfant), Jeannine Aglietti, Ilda Chouchana Hamon, Eliane Esteve, Henriette Sauret-Pertus, Claudine Mussawir, Céline Sola (les Tisseuses).
