Un songe noir traversé de lumière

On attendait depuis longtemps la rencontre entre Romeo Castellucci et Pelléas et Mélisande. Non pour ajouter un grand titre à son parcours lyrique, mais parce que la proximité de son travail avec univers de Maeterlinck nous paraissait d’une évidence confondante. À la Scala, cette proximité ne débouche ni sur une lecture explicative ni sur un symbolisme d’illustration. Castellucci choisit au contraire de préserver les zones d’ombre, et de faire d’Allemonde un espace mental, traversé d’images plus que de situations.

Le spectacle s’articule autour d’une opposition quasi psychanalytique entre la clarté et les ténèbres, mais aussi entre le moi et le je qui distingue les deux demi-frères Pelléas et Golaud. De la même manière, une sémantique très visuelle regroupe en deux groupes les protagonistes : Mélisande et Yniold d’un côté, Arkel et Geneviève de l’autre.

Castellucci compose avec ces éléments moins une narration qu’une suite de visions : forêt bruissante et animée qui surgit comme d’un reflet, sphères de verre, filaments laiteux, drapeaux noirs… tout un monde organique et rituel qui se déploie et fascine sans jamais se laisser réduire à un système.

C’est là l’une des réussites majeures de la soirée, avec certaines images qui résistent et d’autres s’imposent avec une force immédiate, comme cet acmé de l’amour et de la mort où Pelléas et Mélisande se changent en Pierrot et Colombine avant que Golaud ne vienne y jeter sa nuit ; et tout se referme.

Le plateau convainc de manière plus inégale, avec un Simon Keenlyside – naguère un Pelléas exemplaire – qui réussit depuis quelques années à imposer un Golaud d’une intensité remarquable, toujours souverain dans la diction comme dans l’engagement. Bernard Richter a réussi à assouplir dans les aigus une projection qui lui était rétive dans ses débuts. Son Pelléas s’accorde de belle manière à l’esthétique générale, avec comme partenaire la Mélisande de Sara Blanch, dont la prise de rôle alterne un jeu très engagé et des limites dans le phrasé et le timbre.

Déception en revanche pour la Geneviève décidément trop vibrée de Marie-Nicole Lemieux et l’Arkel très approximatif de John Relyea. Allegra Maifredi campe un Yniold avec un beau relief tandis que Zhang Zhibin (un médecin) et Lee Geunhwa (un berger) s’en tirent avec les honneurs.

Dans la fosse, Maxime Pascal semble fonctionner en courant alternatif, sans suffisamment de nerf dans les moments de tension et trop droit de carrure et aléatoire de mise en place pour donner à l’Orchestre de la Scala la densité et la sensualité qui auraient pu compléter idéalement le spectacle.

David VERDIER

Teatro alla Scala, Milano, 26/04/2026

Claude Debussy (1862-1918)
Pelléas et Mélisande, drame lyrique en cinq actes et douze tableaux (1902)
Livret du compositeur d’après Maurice Maeterlinck

Chœur et Orchestre du Teatro alla Scala
direction : Maxime Pascal
mise en scène, décors, costumes, éclairages : Romeo Castellucci

Avec :
Bernard Richter (Pelléas), Sara Blanch (Mélisande), Simon Keenlyside (Golaud), John Relyea (Arkel), Marie-Nicole Lemieux (Geneviève), Allegra Maifredi (Yniold), Zhang Zhibin (un médecin), Lee Geunhwa (un berger).