Un Crépuscule à éclipses

Les institutions parisiennes n’ont pas su ou voulu accompagner le Wagner historiquement de Kent Nagano dès le début. La Philharmonie de Paris n’a pris ce Ring qu’en cours de route avec Siegfried, et c’est finalement au TCE que l’aventure se termine. Cela fait près de dix ans que Kent Nagano réfléchit à un Wagner historiquement informé. Avec le violoncelliste Jan Vogler, il s’est entouré de musicologues pour retrouver facture instrumentale, diapason à 435 Hz, effectifs et pratiques d’époque. La partition est tenue par la réunion de deux ensembles idoines : Concerto Köln et l’Orchestre du Festival de Dresde.

Avenue Montaigne, les plantureux effectifs ne retrouvent en rien l’espace qui était les leurs Porte de Pantin. Ce sont ici les cordes qui dominent, avec des couleurs superbes, en particulier chez les contrebasses. La petite harmonie souffre nettement des limites dynamiques de la facture instrumentale et montre quelques inégalités de pupitres. En revanche, les cuivres se tirent mieux des difficultés de l’écriture.

Le chef, après pourtant une carrière largement opératique, ne brille pas par son lyrisme. Nagano, dans sa bulle, communique à ses troupes une stricte décomposition rythmique. Aux termes de cette fresque sonore, il passe ainsi de manière indifférente sur le motif de la Rédemption du monde par l’amour.

On repassera pour les envolées, mais l’ensemble ne connaît pas de temps mort une fois le Prologue passé où les Nornes tissent un fil sans tension et où les amants ne se montrent guère amoureux. Figé dans un rictus, Young Woo Kim impressionne d’emblée par une bonne santé vocale insolente, tandis que la fille de Wotan distille des aigus prudents.

Heureusement, tout s’arrange chez les Gibichungen, où chacun commence à délivrer un jeu scénique élaboré. À l’exception de la Brünnhilde d’Åsa Jäger qui ne se déplace pas sans sa tablette qu’elle pose sur un pupitre. L’excellente soprano semble se réfugier derrière un guichet en attente d’un hypothétique formulaire. Au II, lorsque la Suédoise se détache de son sauf-conduit, son chant atteint instantanément une autre dimension expressive, et cela sans rien sacrifier à la rondeur d’un chant puissant. Face à elle, le ténor sud-coréen prodigue de riches harmoniques et un allemand toujours exemplaire.

Le Hagen de Patrick Zielke se montre parfois très économe de son chant un peu clair, au point de parler à de nombreuses reprises. En dehors d’un accès grand-guignolesque, le Gunther de Johannes Kammler est de velours aux côtés de l’âpre Gutrune de Sophia Brommer. Annika Schlicht fait une Waltraute dramatique à souhait tandis que l’Alberich de Daniel Schmutzhard reste à l’emporte-pièce.

Ce bon niveau vocal est temporairement terni par des Filles du Rhin mal appariées : la Woglinde détonne franchement à plusieurs reprises au sein de ce groupe de chipies qui parviennent à leur fin.

Thomas DESCHAMPS

Théâtre des Champs-Élysées, Paris, 13/09/2026

Richard Wagner (1813-1883)
Götterdämmerung opéra en trois actes (1876)
Livret du compositeur

Dresdner Festspielchor der Richard-Wagner-Akademie & Chor der KlangVerwaltung
Dresdner Festspielorchester & Concerto Köln
direction : Kent Nagano

Avec :
Young Woo KIm (Siegfried), Åsa Jäger (Brünnhilde), Patrick Zielke (Hagen), Johannes Kammler (Gunther), Sophia Brommer (Gutrune), Daniel Schmutzhard (Alberich), Annika Schlicht (Waltraute), Ania Vegry (Woglinde), Ida Aldrian (Welgunde), Eva Vogel (Flosshilde), Jasmin Etminan (Première Norne), Marie-Luise Dressen (Deuxième Norne), Valentina Farcas (Troisième Norne).