Yannick Nézet-Séguin mène tambour battant la Deuxième journée du Ring qu’il égrène en version de concert toutes les deux saisons au TCE. Autour du Siegfried de stentor de Clive Hilley, une bonne distribution dispense des qualités variées et variables dont on retient surtout l’éloquence de l’Alberich de Samuel Youn et le souffle inextinguible de l’Erda de Wiebke Lehmkuhl.
Version de concert de Siegfried de Wagner sous la direction de Yannick Nézet-Séguin au Théâtre des Champs-Élysées, Paris.
L’absence de mise en scène est aujourd’hui fréquemment citée comme un avantage. Cette réaction devient si commune que les opéras en version de concert font florès. Les chanteurs y évoluent souvent sans partition sur le devant de la scène. C’est le cas ce soir, et tous les protagonistes de ce Siegfried semblent habités par leur rôle. Le héros va même jusqu’à mimer avec force détails la forge de son épée ou le dégrafage de l’armure du « guerrier » endormi au III. Un exercice qui renvoie aux seules didascalies au lieu de laisser de l’imaginaire au spectateur.
Au moins notre Siegfried aurait-il pu adopter un costume neutre, plutôt que de parader en veste aux motifs cachemire argenté et en nœud papillon recouvert de strass, façon barman à Blackpool un soir de Saint-Sylvestre. Pour sa défense, il doit tuer un dragon vêtu d’un costume tout autant chamarré, mais couleur or avec nœud papillon assorti, puis séduire une Brünnhilde à la robe couverte de pierres de couleurs.
Pour cette soirée « venez habillé comme vous le souhaitez », Yannick Nézet-Séguin se montre heureusement plus sobre et ne porte que quelques brillants sur les talons de ses chaussures, n’empêchant pas de nous concentrer sur sa direction particulièrement enlevée. Le maestro dirige cette partition, sans doute la plus novatrice du Ring, comme un scherzo. Une approche fort opportune mais trop systématique.
Le Philharmonique de Rotterdam y met du cœur et se montre d’une belle cohésion à défaut de beautés instrumentales, avec des Murmures de la forêt bien prosaïques. À force de ne jamais s’attarder – le Prélude du I manque vraiment de noirceur –, le chef met tout au même niveau, passant à côté de la portée cosmogonique de l’orage du III ou limitant le lyrisme de la dernière scène.
Cette direction semble convenir aux chanteurs, à l’exception de la Brünnhilde de Rebecca Nash. Attentif, le Québécois adapte sa battue et ralentit considérablement le tempo pour cette voix mûre au vibrato maîtrisé et à l’émission précautionneusement couverte. La valeureuse remplaçante de Tamara Wilson, initialement distribuée, évoque plus la devise « jamais le premier soir » que la fièvre amoureuse.
Face à elle, Clay Hilley n’en a cure et se répand en aigus retentissants qui lui vaudront un triomphe aux saluts. Un chant un peu frustre, diablement efficace, qui s’accompagne d’une très bonne prononciation. Si le médium à la forge ne rougeoie guère, le chanteur s’économise au II et livre paradoxalement une prestation plus touchante. À ses côtés, Ya-Chung Huang fait un Mime bien disant, naturel, étonnamment fluide mais dont le caractère sournois gagnerait à être détaillé si le chef lui en laissait la possibilité.
Le Wotan de Brian Mulligan paraît ici plus à l’aise que dans La Walkyrie de 2024, même si les aigus et les graves se font discrets. Le chanteur, attentif aux mots, fait un Wanderer plus torturé que mystérieux ou roublard. Au cœur de la forêt, la noirceur de l’Alberich de Samuel Youn vole la vedette à tous, même au dragon imposant de Soloman Howard. Lumineuse, Julie Roset ravit l’oreille en Oiseau sachant et enchanteur. Le plus beau moment de la soirée appartient à l’Erda de Wiebke Lehmkuhl, noblement prophétique et au timbre magnétique.
Thomas DESCHAMPS
Théâtre des Champs-Élysées, Paris 19/04/2026
Richard Wagner (1813-1883)
Siegfried, opéra en trois actes (1871)
Livret du compositeur
Rotterdams Philharmonisch Orkest
direction : Yannick Nézet-Séguin
Avec :
Clay Hilley (Siegfried), Ya-Chung Huang (Mime), Brian Mulligan (Wotan), Samuel Youn (Alberich), Soloman Howard (Fafner), Wiebke Lehmkuhl (Erda), Julie Roset (Waldvogel), Rebecca Nash (Brünnhilde).
