La lévitation de sainte Cécile

La saison dernière, Daniel Harding et l’Orchestra dell’Accademia Nazionale di Santa Cecilia nous avaient laissé admiratif dans le Symphonie n° 2 de Brahms. Les revoici avec le même compositeur pour le Concerto pour piano n° 1. Les premières mesures du Maestoso ravivent nos souvenirs : une lumière traversant une frondaison estivale. Les Romains cultivent davantage encore un sfumato idéal et désormais les tutti ont une tout autre qualité de finition.

Ce n’est pas encore au soliste de jouer, mais les doigts d’Igor Levit planent au-dessus du clavier comme si le pianiste voulait jouer la réduction pour piano seul du concerto ! Du coup, son entrée possède un naturel qui fait de la présence du piano une évidence. Avec un son clair et des dynamiques très nuancées, Levit place d’emblée sa lecture sous la bannière de l’intime. Lorsque l’orchestre mugit, il peut se laisser couvrir et n’entend pas livrer de combat prométhéen, même s’il donne de la voix ici ou là.

Harding et ses musiciens écoutent et participent en multipliant les nuances dans un dialogue qui se fait bouleversant dans l’Adagio. Le chant du clavier se fait prière, rappelant opportunément l’incipit placé ici par le compositeur (Benedict qui venit in nomine Domini). La sobriété et l’intériorité de son jeu atteignent la douloureuse intensité d’une confession. Et l’on retrouve une fusion orchestre soliste pour un Rondo final presque inconvenant par ses nombreuses saillies qui jamais ne sonnent de manière séquentielle. En bis, Levit  prolonge cette mise à nu avec l’Intermezzo en la majeur op. 118 n° 2.

En seconde partie de soirée, Daniel Harding présente une pièce stylistiquement non sans rapport avec Brahms. Dans ses Variations Enigma, Elgar dépasse son modèle par un ambitus expressif plus important et sort le genre des variations orchestrales de son cadre strictement abstrait en le collant à la mode de la musique à programme. Sous la baguette de leur directeur musical, les Romains lâchent les lions. Harding laisse s’épancher un lyrisme ravageur assez éloigné de toute une tradition de componction très britannique.

La fluidité de l’orchestre fait merveille, sa cohésion aussi. Troyte, avec ses trois timbales, roule à tombeau ouvert. Nimrod, bien tenu au début, s’épanche ensuite. Le violoncelliste de B. G. N. (douzième variation) ferait pleurer les pierres. Les numéros se succèdent en autant de tableaux, tellement caractérisés qu’on pourrait croire à un présentoir de cartes postales. Cette lecture qui oublie quelque peu l’équilibre entre musique pure (la mystérieuse mélodie cachée) et la musique descriptive reçoit un accueil triomphal.

Sur la même lancée, en bis, les œillades de Salut d’amour du même Elgar semblent avoir été écrites pour une élégante terrasse balnéaire.

Thomas DESCHAMPS

Philharmonie, Paris, 13/04/2026

Johannes Brahms (1833-1897)
Concerto pour piano n° 1 en ré mineur, op. 15 (1858)

Edward Elgar (1857-1934)
Variations Enigma, op. 36 (1899)

Igor Levit, piano
Orchestra dell’Accademia Nazionale di Santa Cecilia
direction : Daniel Harding