L’entrée de Satyagraha au répertoire de l’Opéra de Paris se fait au Palais Garnier par la danse, qui entraîne dans ses rituels jusqu’aux fabuleux choristes de la maison. Si dans leur production, Bobbi Jene Smith et Or Schraiber ne parviennent pas à éviter une baisse de tension dans l’acte III, le contre-ténor Anthony Roth Costanzo atteint à la transcendance.
Entrée au répertoire de Satyagraha de Glass, dans une mise en scène de Bobbi Jene Smith et Or Schraiber et sous la direction d’Ingo Metzmacher, à l’Opéra de Paris.
Quelques mois après la création française pour le moins tardive à l’Opéra de Nice, la Grande Boutique présente une nouvelle production du Satyagraha de Philip Glass. Créé à Rotterdam en 1980, le deuxième opéra du compositeur américain s’inspire de la Bhagavad-Gītā (partie centrale du poème épique Mahabharata) et d’épisodes la vie de Ghandi en Afrique du Sud.
La production parisienne choisit de se placer dans le présent, s’éloignant du contexte strictement historique de l’œuvre. Une démarche déjà réalisée par d’autres et à laquelle les paroles du livret (en sanskrit) ne font pas obstacle puisqu’elles consistent non pas en une description d’une action précise des personnages mais en des mantras synthétisant l’enseignement de la non-violence.
Dans un décor unique bien paresseux, la salle de répétition d’un théâtre, les figures historiques Gandhi, Tolstoï, Tagore et Martin Luther King restent parqués dans l’espace d’un balconnet, se contentant de se lever à l’occasion en prenant une pause affligée. Sur la scène, les metteurs en scène Bobbi Jene Smith et Or Schraiber, qui sont aussi et surtout chorégraphes, placent la danse au centre de leur dramaturgie.
Autant on reste circonspect devant le choix d’élégants costumes des années 1950 semblant remettre à distance le rapprochement avec le spectateur annoncé, autant on se laisse porter par une grammaire chorégraphique qu’on dirait inspirée de Pina Bausch, parfaitement en phase avec les répétitions musicales et textuelles.
Les douze danseurs se révèlent absolument époustouflants de précision et d’émotion, que ce soit dans la violence ou dans la lutte contre celle-ci. On est aussi stupéfait de voir le chœur parfaitement intégré aux tableaux dansés. L’acte II représente un sommet en la matière, où une ronde rituelle envoûtante représente l’acmé de la soirée.
Il faut dire que depuis la fosse, Ingo Metzmacher participe de cette transe. Sa direction souvent lente ravit par sa fluidité et ses nuances. L’orchestre (cordes, bois par deux et orgue) se montre non seulement endurant pour ces trois fois cinquante minutes mais aussi prodigue d’une matière chaleureuse et enveloppante.
Sur scène, tous les solistes se montrent valeureux face à une écriture beaucoup plus difficile qu’elle n’en a l’air. Chez les femmes, Adriana Bignani-Lesca se distingue dans la première scène du II. La partie de ténor principal a été transposée pour Anthony Roth Costanzo. Familier de cet univers, le contre-ténor à la silhouette fragile brûle les planches tandis que sa voix parfois indurée s’élève comme une incarnation de cette lutte pour un idéal jamais définitif.
Thomas DESCHAMPS
Palais Garnier, Paris, 10/04/2026
Philip Glass (*1937)
Satyagraha, opéra en trois actes (1980)
Livret de Constance De Jong d’après la Bhagavad-Gītā
Chœur et Orchestre et de l’Opéra national de Paris
direction : Ingo Metzmacher
mise en scène & chorégraphie : Bobbi Jene Smith et Or Schraiber
décors : Christian Friedländer
costumes : Wojcieh Dziedzic
éclairages : John Torres
préparation des chœurs : Ching-Lien Wu
Avec :
Anthony Roth Costanzo (contre-ténor), Ilanah Lobel-Torres (soprano), Davóne Tines (baryton), Adriana Bignagni-Lesca (alto), Olivia Boen (soprano), Deepa Johnny (mezzo-soprano), Amin Ahangaran (baryton), Nicky Spence (ténor), Nicolas Cavallier).
