Entre rire et larmes

Huw Montague Rendall débute la soirée par Le Bestiaire de Poulenc. Si la prononciation des titres de ces six miniatures trahit un léger et charmant accent, le chant sonne idiomatique. Son timbre clair de baryton sied à cette musique dont le chanteur cisèle la prosodie. La caractérisation des images pourrait cependant être approfondie, tout comme les poils de La Chèvre du Tibet pourraient paraître plus longs. Montague Rendall rend en revanche toute la nonchalance de La Carpe indifférente aux années qui passent, et parvient à ouvrir un gouffre avec la mélancolie qui termine le vers d’Apollinaire.

Verlaine ensuite, avec La Bonne Chanson de Fauré. Le chanteur trouve le style exact de cet art très sophistiqué. Un rien de nervosité envahit parfois ce récit souvent fiévreux du culte à une bien-aimée d’abord lointaine, bientôt transformé en union. Dans La lune blanche luit dans les bois, le baryton rend toute l’ambivalence de « C’est l’heure exquise » entre petite mort et onirisme. Partout, le soin accordé à la signification des mots émerveille, mêlée à un sobre respect de la ligne musical.

Peu fréquentés par les barytons, Les Quatre Lieder op. 2 de Schoenberg ouvrent la seconde partie de soirée. Montague Rendall peut y déployer tout l’ambitus de sa voix chaleureuse, notamment dans les deux premiers numéros où la musique et les poèmes de Richard Dehmel appellent à un lyrisme éperdu aux échos wagnériens avec ses derniers feux harmoniques. Au piano, Hélio Vida, dont l’accompagnement ne dépassait pas une assez discrète présence dans le programme français, révèle ici une palette de couleurs profuse. Les deux compères franchissent encore un pas supplémentaire dans l’éloquence avec les Rückert-Lieder de Mahler.

Vida brosse en quelques mesures des paysages et des éclairages fantastiques. La voix du baryton se fait concentrée et dense pour atteindre une dimension dantesque dans un Um Mitternacht proprement terrifiant. L’adieu au monde qui suit (Ich bin der Welt abhanden gekommen) n’en sonne que plus résigné, d’une douleur qui semble avoir épuisé toutes les larmes.

Quatre bis viennent gratifier un public attentif. Who is Sylvia ? de Gerald Finzi vient d’abord apporter une touche de détente salutaire, avant que le chanteur n’évoque avec émotion le souvenir de son père, le ténor David Rendall mort l’an passé, et entonne avec tendresse le poignant Silent Noon où Vaughan Williams magnifie les vers de Dante Gabriel Rossetti. De manière irrésistible, le chanteur ajoute un clin d’œil supplémentaire avec Montparnasse de Poulenc et Apollinaire où il se permet de transformer le « poète lyrique d’Allemagne » en « d’Angleterre » ! Enfin, Ständchen tiré du Chant du cygne de Schubert achève de convaincre de la versatilité et de la sensibilité des interprètes.

Thomas DESCHAMPS

Théâtre de l’Athénée, Paris, 20/04/2026

Francis Poulenc (1899-1963)
Le Bestiaire ou cortège d’Orphée, FP15a (1919)

Gabriel Fauré (1845-1924)
La Bonne Chanson, op. 61 (1894)

Arnold Schoenberg (1874-1951)
Vier Lieder, op. 2 (1900)

Gustav Mahler (1860-1911)
Rückert-Lieder (1905)

Huw Montague Rendall, baryton
Hélio Vida, piano