Prokofiev lyrique, Tchaïkovski d’acier

La mélodie à la clarinette qui ouvre le Concerto pour piano n° 3 de Prokofiev possède une saveur venant d’un  monde ancien. Un frémissement de cordes, et le soliste fait son entrée. Une cavalcade qu’Alexandre Kantorow donne de manière ni percussive ni frénétique. Son piano semble jouer comme un enfant avec les pupitres du Philharmonique de la Scala que Riccardo Chailly dirige en veillant à ce que rien ne déborde. Une conception à mille lieux du concert de 1998 à Amsterdam où le chef rivalisait avec une Martha Argerich déchaînée.

Ce soir, l’Italien et le Français s’accordent parfaitement pour une lecture qui s’apparente à celle d’un conte merveilleux. Les effusions orchestrales et pianistiques sont là, jamais agressives, tels des instants empreints de magie par un jeu de miroitements. Les cinq variations de l’Andantino se développent comme autant d’aventures, entre onirisme et folies intrépides.

L’osmose totale entre le soliste et l’orchestre se poursuit dans l’Allegro ma non troppo avec subtilité. Le piano lyrique de Kantorow se fond sans se confondre dans un orchestre dont les sonorités un peu frustres donnent un caractère impertinent à l’ensemble, jusqu’au pied-de-nez final. En bis, Kantorow offre un avant-goût excitant de son récital du 24 mars avec Vers la flamme de Scriabine.

Dans un entretien à l’occasion d’un concert à Lucerne en 2019, Chailly soulignait l’importance du motif du destin dans la Symphonie n° 4 de Tchaïkovski, qu’il voit comme alternant moments joyeux et menaces pessimistes. Avec son Orchestre de la Scala, le chef propose une version radicale de cette conception et fait débuter l’Andante sostenuto de manière tonitruante.

C’est une évidence : la formation scaligère n’a pas le lustre de celle du festival de Lucerne. Les cuivres sonnent avec brutalité, la petite harmonie cingle et les cordes manquent un peu de moelleux. Tous obéissent sans faille à la baguette précise du maestro mais l’ensemble présente plus d’angles cassants que de rondeurs.

Si Chailly prodigue de belles nuances dans le mouvement lent qu’il phrase finement, dans le Scherzo, les pizzicatos peu timbrés manquent de charme. Déjà trop présent dans le premier mouvement, le timbalier prend le pouvoir dans le dernier tandis que l’orchestre écrase le son dans une dynamique qui entraîne une formidable ovation du public. En bis, l’Allegretto de la suite tirée de Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch présente la même éloquence débordante mais sacrifie la cohésion.

Thomas DESCHAMPS

Philharmonie de Paris, 21/03/2026

Sergueï Prokofiev (1891-1953)
Concerto pour piano et orchestre n° 3 en ut majeur op. 26 (1921)

Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893)
Symphonie n° 4 en fa mineur op. 36 (1877)

Alexandre Kantorow, piano
Filarmonica della Scala di Milano
direction : Riccardo Chailly