À Genève, Castor et Pollux trouve un écrin visuel d’une grande beauté, nourri d’images mobiles et d’une vraie science du mouvement, sans que la dramaturgie y gagne toujours en intensité. Reinoud Van Mechelen et Eve-Maud Hubeaux marquent fortement la soirée au plan vocal, tandis que Leonardo García-Alarcón séduit par les couleurs autant qu’il déroute par son inconstance.
Nouvelle production de Castor et Pollux de Rameau, dans une mise en scène d’Edward Clug et sous la direction de Leonardo García-Alarcón au Bâtiment des Forces Motrices de Genève.
Ce Castor et Pollux genevois s’impose moins par sa puissance théâtrale que par la séduction du regard ; un constat qui tient essentiellement au fait qu’Edward Clug est avant tout chorégraphe et signe là sa première incursion dans le monde lyrique. Il agence les éléments avec une grande maîtrise, en composant des tableaux souvent très beaux et donne à l’ensemble une fluidité visuelle très mouvante et très dense. Certaines visions frappent durablement, à commencer par ces projections en arrière-scène où défilent des nuages menaçants, avec des nuances irisées dont les variations forment la matière psychologique de l’action.
Parfaite cohérence plastique également dans les images du chœur, à la fois hiératique et parfois joueur avec la grande scène des Champs-Élysées à l’Acte IV, où les esprits glissent sur le plateau en poussant de très étonnants caddies métalliques, remarquable métaphore des divinités psychopompes environnant Castor aux Enfers.
Mais cette force visuelle a son envers : dramaturgiquement, l’ensemble laisse plus réservé. Le spectacle sollicite sans cesse l’œil, mais nourrit moins intensément le théâtre. Tout est réglé, stylisé, pensé en termes d’impact ; au bout du compte, l’image tend souvent à se substituer à l’idée.
La distribution laisse elle aussi une impression contrastée. Sophie Junker touche par sa précision, son engagement, une fragilité même qui peut émouvoir, mais Télaïre paraît un peu au-dessus de ses moyens. La voix est petite, le rôle ne s’ouvre jamais tout à fait, et Tristes apprêts, pâles flambeaux est chanté sur le fil, dans une tension qui relève moins ici de l’abandon que d’une forme de crispation.
Andreas Wolf, en Pollux, ne convainc qu’à moitié : le chant est solide, mais le phrasé manque d’évidence française et le personnage reste assez extérieur. En Jupiter, Alexandre Duhamel déçoit franchement : émission poussée, couleur fade, phrasé peu inspiré. À l’inverse, Reinoud Van Mechelen est un Castor merveilleux, stylé, lumineux, simple et juste, sans jamais forcer l’émotion. Eve-Maud Hubeaux impose aussi une vraie présence : la matière vocale n’est pas idéale pour le chant baroque, mais le tempérament, est là.
Dans la fosse, Leonardo García-Alarcón confirme ce mélange de séduction et d’inconstance qu’on lui connaît. Il sait produire de beaux effets, réveiller les timbres, animer les textures, faire respirer la musique. Mais l’ensemble paraît trop souvent déséquilibré, comme si l’orchestre était tantôt surchargé, tantôt soudain aminci : ou bien trop, ou bien trop peu.
La direction privilégie l’effet local plus qu’elle ne construit une ligne d’ensemble. Cela peut séduire, mais cela finit aussi par frustrer. À ce jeu, Currentzis, récemment à Paris, emportait plus franchement la conviction. Au total, une soirée esthétiquement très tenue, souvent fascinante à regarder, mais qui laisse l’impression d’un théâtre moins fort que ses images.
David VERDIER
Bâtiment des Forces Motrices, Genève, 19/03/2026
Jean-Philippe Rameau (1683-1764)
Castor & Pollux, tragédie lyrique en cinq actes
Livret de Pierre-Joseph Bernard
Version de 1737
Chœur du Grand Théâtre de Genève
Cappella Mediterranea
direction : Leonardo García Alarcón
mise en scène et chorégraphie : Edward Clug
décors : Marko Japelj
costumes : Leo Kulaš
éclairage : Tomaž Premzl
vidéos : Rok Predin
préparation des chœurs : Mark Biggins
Avec :
Reinoud van Mechelen (Castor), Andreas Wolf (Pollux), Sophie Junker (Télaïre), Ève-Maud Hubeaux (Phébé), Charlotte Bozzi (Une Planète / Une autre ombre), Alexandre Duhamel (Jupiter / Athlète 2), Giulia Bolcato (Une suivante d’Hébé / Une ombre heureuse / Un plaisir céleste), Sahy Ratia (Athlète 1 / Le grand prêtre).
