Les Belcea déploient une virtuosité pleinement évocatrice dans l’abandon de la tonalité imaginé par Webern. La confrontation astucieuse aux dissonances de Mozart perd de son acuité du fait de la mise en avant incongrue de Corina Belcea. Avec la soprano Barbara Hannigan, le quatuor se montre d’une éloquence très imagée tant dans Hindemith que dans Schoenberg.
Concert du Quatuor Belcea, avec le concours de la soprano Barbara Hannigan à la Cité de la Musique Paris.
En 1909, Webern applique pour la première fois à une musique purement instrumentale les principes atonaux qu’il a mis en place dans ses Lieder sur des vers de Stefan George. Plus d’un siècle plus tard, les Cinq mouvements pour quatuor à cordes restent un chef-d’œuvre de la forme concentrée qui n’a rien perdu de sa radicalité. Ce soir, les Belcea en servent scrupuleusement les nuances dynamiques tout en conservant le geste romantique indispensable à cette musique entre fulgurance et contemplation.
D’ineffables pianissimi perdent hélas un rien de leur pouvoir du fait des bruits du public, pas encore tout à fait concentré en ce début de concert. Jamais détimbré, le jeu des musiciens fascine et ouvre le paysage sonore. À cet égard, le violoncelle d’Antoine Lederlin fait honneur à la fin de l’œuvre que Webern avait réservée à l’instrument que lui-même pratiquait. Un formidable enchaînement avec la pièce suivante nous transporte de la seconde vers la Première École viennoise.
Le Quatuor « Les Dissonances » de Mozart se présente également comme une œuvre tout autant contrastée (en particulier lors de son troisième mouvement) mais beaucoup plus lumineuse, où le développement reste fondamental enrichi de nombreux « accidents ».
Si les Belcea y exposent une plastique sans reproche, très rapidement la conduite du premier violon se transforme en concertino. Certes, Mozart a écrit pour cette partie une riche ornementation, mais ici, par sa sonorité prégnante et la multiplication d’effets maniéristes, Corina Belcea attire avec excès les projecteurs sur elle – en raison aussi de sa tenue digne d’une sirène.
Après l’entracte, les Belcea et Barbara Hannigan, vêtue telle une vestale, proposent une partition rare d’Hindemith, Melancholie, qui prend la forme de quatre Lieder avec accompagnement de quatuor à cordes. Les poèmes de Christian Morgenstern expriment une fausse ingénuité que la soprano surjoue quelque peu, tandis que les Belcea réalisent avec beaucoup de soin leur partie très imagée.
À cette œuvre au charme juvénile succède une partition autrement aboutie, le Quatuor n° 2 de Schoenberg. Dans le premier mouvement en forme d’adieu au romantisme, la cohésion sonore des Belcea atteint une ampleur presque symphonique. Mené par la basse grimaçante de Lederlin, le Scherzo trouve toute sa portée humoristique au gré des ruptures et caricatures (la citation de la chanson Ach, du lieber Augustin).
Dans les deux derniers mouvements qui associent la soprano aux cordes dans deux poèmes symbolistes de Stefan George, les interprètes manquent peut-être d’une touche de style viennois fait de tenions et de relâches. Toutefois, la présence magnétique d’une Hannigan à l’expression intense, fusionne complètement avec le feu des Belcea, dans une réalisation irrésistible.
Thomas DESCHAMPS
Cité de la musique, Paris, 16/03/2026
Anton Webern (1883-1945)
Cinq Mouvements pour quatuor à cordes op. 5 (1909)
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Quatuor à cordes n° 19 en ut majeur K. 465 « Dissonances » (1785)
Paul Hindemith (1895-1963)
Melancholie op.13, pour quatuor à cordes avec voix (1919)
Arnold Schoenberg (1874-1951)
Quatuor à cordes n° 2 en fa# mineur avec voix op. 10 (1908)
Barbara Hannigan, soprano
Quatuor Belcea
Corina Belcea, violon I
Suyeon Kang, violon II
Krzysztof Chorzelski, alto
Antoine Lederlin, violoncelle
