Le dernier opéra de Tchaïkovski trouve à Rouen une défense de premier ordre en version de concert. La direction tendue et raffinée de Ben Glassberg sert un plateau dominé par le Vaudémont irradiant de Bogdan Volkov et le solide roi René d’Ilia Kazakov. Plus tenue que bouleversante, Mané Galoyan campe une héroïne musicalement irréprochable, sans toujours lever le trouble du personnage.
Version de concert d’Iolanta de Tchaïkovski, sous la direction de Ben Glassberg au Théâtre des Arts de Rouen.
Créé en 1892, Iolanta reste l’un des ouvrages les moins fréquentés de Tchaïkovski, alors même qu’il concentre dans un acte unique l’histoire de cette princesse aveugle, tenue à l’écart du monde, objet d’un drame nerveux, presque fiévreux, où l’orchestre dit autant que les voix. La version de concert expose idéalement cette architecture, soulignée visuellement par quelques effets d’éclairages en guise d’habillage scénique et musicalement par la direction de Ben Glassberg, qui marque sa fin de contrat à Rouen par une nouvelle réussite majeure.
Sa lecture tendue et attentive à la progression dramatique plus qu’à une simple séduction de surface installe un paysage de timbres déjà très caractérisé, sollicitant de belle manière les vents de l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen. On admire chez lui la mobilité des lignes et la clarté de textures qui caractérise une approche très nette de la partition. Les épisodes les plus lyriques gardent leur élan, les scènes de confrontation gagnent en tension, et le grand duo central trouve un souffle qui emporte tout.
La réussite de la soirée doit beaucoup à Bogdan Volkov. Son Vaudémont ne se contente pas d’être bien chanté, il impose d’emblée une présence et un timbre clair sans jamais durcir le ton, composant un portrait de jeune homme ardent mais sans ostentation. Tout paraît simple chez lui, et c’est précisément cette simplicité qui touche. Dans ses interventions solistes comme dans la rencontre avec Iolanta, il fait valoir une ligne à la fois lumineuse et habitée.
La soprano Mané Galoyan défend le rôle-titre avec de sérieux atouts : voix homogène, aigus bien assis, nuances soignées et netteté de phrasé. La prestation convainc sans peine sur le plan musical. On reste un peu plus réservé sur l’incarnation, plus sage que véritablement traversée par la métamorphose du personnage. Iolanta demande sans doute autre chose qu’une seule maîtrise : une fragilité, un vacillement, un éveil progressif qui ici affleurent sans toujours s’imposer.
Ilia Kazakov donne au roi René l’assise requise, avec une émission noble, un chant ferme et une autorité jamais monolithique. Son personnage gagne en humanité à mesure que s’expose le conflit entre amour paternel et logique de possession, tandis que Thomas Lehman campe un Ibn-Hakia solide, à la ligne bien tenue. Vladislav Chizhov apporte à Robert le grain et la présence qui le caractérisait déjà à Bordeaux en novembre dernier, tandis que Lucile Richardot (Martha) exprime avec une densité expressive remarquable ses interventions. Le Chœur accentus, préparé par Maria Goundorina, se distingue par sa cohésion et la qualité de son fondu.
David VERDIER
Théâtre des Arts, Rouen, 05/03/2026
Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893)
Iolanta, opéra en un acte (1892)
Livret de Modeste Tchaïkovski, d’après Henrik Her
Chœur accentus
Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen
direction : Ben Glassberg
régie : Marina Niggli
préparation des chœurs : Maria Goundorina
Avec :
Mané Galoyan (Iolanta), Ilia Kazakov (René), Vladislav Chizhov (Robert), Bogdan Volkov (Vaudémont), Thomas Lehman (Ibn-Hakia), Maciej Kwasnikowski (Alméric), Nicolas Legoux (Bertrand), Lucile Richardot (Martha), Lise Nougier (Brigitta), Anne-Lise Polchlopek (Laura).
