Nixon ou la diplomatie alanguie

Fraîchement accueillie ici même lors de sa création en mars 2023, la production de Nixon in China réalisée par Valentina Carrasco conserve une puissance d’évocation certaine. Le fil rouge de la compétition de ping-pong renvoyant à la diplomatie du même nom ayant permis le rapprochement entre les deux pays donne indéniablement une certaine unité au spectacle. De même, la transformation de l’avion Spirit of 76 en aigle d’acier menaçant face au dragon chinois faussement bonhomme contribue à la lisibilité d’un spectacle certes plus binaire que ne l’est le livret finement ouvragé d’Alice Goodman.

Carrasco semble vouloir renvoyer dos-à-dos les deux empires : images de la révolution culturelle contre images de la guerre du Vietnam, Watergate contre Tian’anmen… L’élément le plus surprenant de ce travail réside dans la liberté prise avec la réalité historique quant au personnage du grand timonier. Carrasco le figure plus jeune et surtout beaucoup plus alerte que les images d’archives ne le montrent. Au point que le camarade Mao écrase Kissinger lors d’un défi pongiste absolument drolatique mais qui contribue du même coup à humaniser sa personne ou tout du moins à en faire l’égale du ridicule de Nixon.

Presque inchangée, la distribution s’avère efficace. Aebh Kelly, Ning Leng et Emanuela Pascu forment une formidable triplette de secrétaires. Des principaux protagonistes, seul le ténébreux Chou En-lai de Xiaomeng Zhang propose un chant immaculé, mais les autres offrent une vérité dramatique tout à fait crédible. Le Mao sentencieux de John Matthew Myers se fêle ici et là comme autant de menaces. Le Kissinger de Joshua Bloom se fait caméléon.

Renée Fleming, désormais sur le fil malgré la légère amplification, exhale toute l’ingénuité de Pat Nixon dans un lyrisme à la fragilité poétique. Dominant de sa présence scénique le plateau, Thomas Hampson, raccourci dans l’aigu, fait un Richard Nixon hâbleur. Reste le cas de la Chiang Ch’ing (la dernière femme de Mao) de Caroline Wettergreen. Tout à fait convaincante scéniquement, la soprano ne marque pas son air de l’acte III faute d’un médium suffisamment nourri, tandis qu’au II sa colorature n’emporte nullement dans I am the wife of Mao Tse-Tung. À sa décharge, elle n’est pas aidée par les alanguissements prodigués par le chef.

Kent Nagano choisit en effet des tempos très sages sinon précautionneux. Dans une sorte de rêverie, il semble se délecter davantage des nombreux wagnérismes de la partition – et des influences hollywoodiennes (magnifique duo de violons au III) – que de son alacrité stravinskienne, tout aussi indispensable. Sur le plateau, les chœurs, excellemment préparés, se débrouillent sans lui, dans la fosse les musiciens comptent (et dieu sait s’il faut compter dans cette partition !) sur eux-mêmes. Des cordes aux cuivres en passant par les bois et la percussion, la phalange se montre tout entière à la hauteur de cette partie à l’issue toujours incertaine.

Thomas DESCHAMPS

Opéra Bastille, Paris, 27/02/2026

John Adams (*1947)
Nixon in China (1987)
Opéra en trois actes et six tableaux
Livret d’Alice Goodman

Orchestre et chœur de l’Opéra national de Paris,
direction :  Kent Nagano
mise en scène : Valentina Carrasco
décors : Carles Berga & Peter Van Praet
costumes : Sylvia Aymomino
préparation des chœurs : Alessandro Di Stefano

Avec :
Thomas Hampson (Richard Nixon), Renée Fleming (Pat Nixon), Xiaomeng Zhang (Chou En-lai), Joshua Bloom (Henry Kissinger), John Matthew Myers (Mao Tse-tung), Caroline Wettergreen (Chiang Ch’ing), Aebh Kelly (première secrétaire de Mao), Ning Liang (deuxième secrétaire de Mao), Emanuela Pascu (troisième secrétaire de Mao).