Après avoir dirigé Tosca à l’Opéra, avant un programme en avril avec l’ONF et tout en présidant le concours La Maestra, l’Ukrainienne Oksana Lyniv se présente devant l’Orchestre de Paris. Deux pièces contemporaines la montrent efficiente tandis que le concerto de Sibelius pâtit de sa virtuose indifférence. La Huitième de Dvořák souligne en revanche une éloquence bien raide, quasi prussienne.
Concert de l’Orchestre de Paris sous la direction d’Oksana Lyniv, avec le concours de la violoniste Bomsori à la Philharmonie de Paris.
Jusqu’ici, les Fanfares for the Uncommon Woman de l’Américaine Joan Tower que l’Orchestre de Paris met tour à tour à son répertoire cette saison n’ont pas marqué les esprits. La quatrième de ce groupe de six est dédiée à la cheffe JoAnn Falletta et se caractérise par son côté moins fanfaron : l’orchestre intègre cette fois les cordes et sonne à son avantage, de manière fort classique nonobstant les nombreuses complications de son écriture. Un professionnalisme qui marque également l’œuvre suivante.
La cheffe invitée, Oksana Lyniv, propose la création d’une pièce de son compatriote Eduard Resatsch. Le compositeur, aussi instrumentiste au sein des Bamberger Symphoniker, use avec discernement d’un orchestre généreux pour Les Visions du prince. Partant du célébrissime Petit prince de Saint-Exupéry, il n’en raconte pas l’histoire mais choisit de décrire le regard d’un enfant sur le monde. Le lourd contexte ukrainien s’y reflète mais n’exclut pas l’étrange comme au début de l’œuvre où les cuivres participent en se frottant les mains. L’ensemble, efficace, relève de l’illustration sonore, pour le moins distrayante.
Un monde de subtilité s’ouvre avec le Concerto pour violon de Sibelius. Sur l’impeccable trémolo des cordes, Bomsori (anciennement Bomsori Kim, la Sud-coréenne ayant abandonné son patronyme) attaque de manière un peu appuyée sa partie. Elle donne l’impression de considérer l’ensemble du premier mouvement comme faisant corps avec la cadence. Lyniv l’accompagne mais ne la sollicite pas. Dans l’Adagio di molto, la violoniste poursuit sa route comme si elle n’avait jamais regardé la partie d’orchestre. Doté d’une belle sonorité dans le médium, plus courte dans l’aigu, son jeu reste impavide. Offrant un cadre rigide peu rhapsodique, la direction renforce cette fossilisation jusque dans le Finale, peu découplé. Le bis, un Caprice polonais de Bacewicz, ne donne pas une image plus musicale de la soliste.
Le soulagement est grand après l’entracte lorsque s’élève la cantilène des cordes du début de la Symphonie n° 8 de Dvořák : l’Orchestre de Paris chante enfin, et de la plus belle manière qui soit. L’homogénéité des pupitres fait merveille et la cheffe veille à un respect scrupuleux des nuances qui permet de dresser un vaste paysage. En revanche, sa gestique demeure inflexiblement raide, presque mécanique à l’encontre de la nature rhapsodique sinon cyclique de cet univers. De manière heureuse, Lyniv abandonne sa baguette pour l’Adagio et quelques autres séquences : le son s’épanouit davantage et les couleurs des pupitres explosent. Sans surprise, le Finale demeure trop cadré. La cheffe lance les attaques avec une indéniable vigueur mais ne se soucie pas des fins de phrases. On se console de cette paradoxale irrésolution avec la magnificence de l’orchestre.
Thomas DESCHAMPS
Philharmonie, Paris, 25/02/2026
Joan Tower (*1938)
Fanfare for the Uncommon Woman n° 4 (1992)
Eduard Resatsch (*1972)
Les Visions du prince (2025)
Jean Sibelius (1865-1957)
Concerto pour violon en ré mineur op. 47 (1905)
Antonín Dvořák (1841-1904)
Symphonie n° 8 en sol majeur op. 88 (1889)
Bomsori, violon
Orchestre de Paris
direction : Oksana Lyniv
