Les voyages émotionnels d’Adam Laloum

En ce début de récital, Adam Laloum oblige l’oreille à se tendre. Sous ses doigts, la Romance en fa# majeur de Schumann conserve sa vocalité mais se fait discrète berceuse. Une intimité feutrée sur le fil : le chant semble naître sur le moment voguant au gré des harmoniques. Le pianiste aime remettre les œuvres sur le métier, ainsi en est-il des huit Klavierstücke op. 76  de Brahms qui étaient au programme de son premier CD. Quinze ans plus tard, le ton se fait plus intérieur si c’est possible. Là encore Laloum invite à une écoute attentive tant il ne joue pas des contrastes.

Le charme dansant du deuxième caprice pourrait paraître timide, il ne disparait pas pour autant, son évanescence le rend plus chérissable. Au fil des pièces, une émotion pudique s’installe, fruit de ce jeu équilibré et sensible à toutes les voix du contrepoint. Rompant avec ce climat rêveur la toute fin du dernier caprice sonne comme un réveil brutal nous préparant à l’œuvre suivante, la Novelette en fa# mineur op. 21 n° 8 de Schumann. Laloum se fait le porte-voix des humeurs contraires et parfois contrariées de ce chef-d’œuvre. Il en traduit le tumulte amoureux, l’humour bravache ou tendre et les ombres menaçantes sans jamais paraître séquentiel.

Après l’entracte, la Sonate de Berg voit le son du piano sortir de son cocon protecteur. Laloum vient de l’enregistrer pour le label ActeSix dans un magnifique album sur les musiques interdites. Il en exhale les dissonances inquiètes et la lyrique brûlante. Le flux et le reflux du discours sonnent avec naturel, obéissant à une sensualité trop souvent ignorée par les interprètes de ces pages. La polyphonie portée par le pianiste fait complètement oublier la construction académique de l’œuvre  pour ne laisser que le souvenir d’une voix nue.

Avec la Sonate n° 21 en sib majeur de Schubert qui conclut le programme, Laloum se retrouve en territoire familier. Rien de routinier dans son interprétation. Juste l’évidence d’un texte que le pianiste fait sien tout en respectant les plus infimes nuances. C’est ainsi que l’émotion la plus extrême surgit à la fin du développement du Molto moderato prenant de court l’auditeur pourtant lui aussi familier de cette reprise du thème initial.

La précision et le contrôle sonore ne sont nullement une fin en soi mais ouvrent le paysage dans un vertige. Laloum ne fait pas de Schubert un tragique dans l’Andante sostenuto, il en contient les tristesses pour laisser parler l’ami consolateur. Pas de joie débridée dans les deux derniers mouvements mais des élans de tendresse et des sourires communicatifs.

Deux bis généreux en réponse aux ovations du public : l’Intermezzo op. 117 n° 1 de Brahms, et surtout un bouleversant Moment musical n° 2 de Schubert.

Thomas DESCHAMPS

Auditorium de la Maison de la Radio, 08/03/2026

Robert Schumann (1810-1856)
Romance en fa# majeur op. 28 n° 2 (1839)

Johannes Brahms (1833-1897)
Klavierstücke op. 76 (1878)

Robert Schumann
Novellete en fa# mineur op. 21 n° 8 (1838)

Alban Berg (1885-1935)
Sonate op. 1 (1909)

Franz Schubert (1797-1828)
Sonate n° 21 en sib majeur D. 960 (1828)

Adam Laloum, piano