Rareté ? Lucie de Lammermoor l’est à peine moins que lors des représentations au Châtelet, en juin 2002, de la production créée pour et par Natalie Dessay à Lyon quelques mois plus tôt. Curiosité ? Toujours, que cette adaptation française d’un pilier du répertoire que le spectacle de l’Opéra-Comique tend à caricaturer, malgré le chant délicatement idiomatique de Sabine Devieilhe.
Nouvelle production de Lucie de Lammermoor de Donizetti dans une mise en scène d’Evgeny Titov et sous la direction de Speranza Scappucci à l’Opéra-Comique, Paris.
Au jeu des sept différences, c’est assurément l’héroïne qui l’emporte. En effet, Donizetti, dans la VF, développe les récitatifs, affûte le profil de Normanno, devenu Gilbert autant que perfide, ajoute ici, retranche là, rien d’essentiel toutefois, mais surtout substitue au mélancolique Regnava nel silenzio le décoratif Que n’avons-nous des ailes ?, recyclé de Rosmonda d’Inghilterra, et transpose une large part du rôle-titre au ton supérieur.
Voici donc Lucie de Lammermoor. Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. Et sans doute le principal défi posé par cette version française est-il justement d’en donner à entendre la spécificité stylistique. Celle-là même que le théâtre, en quête d’abord d’expression, donc d’expressivité – poussée ici, d’emblée, jusqu’à une forme d’expressionnisme – peut facilement diluer.
Evgeny Titov, c’est entendu, est l’un des metteurs en scène les plus doués et intéressants du moment. Parce qu’il a su intégrer et digérer les leçons du Regietheater, tout en revenant à une esthétisation qui lui était étrangère. Mais l’ouvrage, a fortiori sous cette forme, lui convient-il ? Parce que la production d’Andrei Serban est au répertoire de l’Opéra de Paris depuis trois décennies, certains détails comme l’atmosphère générale produisent parfois une impression de déjà-vu.
Cette grande demeure privée de fenêtres mais remplie de portes qui semblent ne mener nulle part enferme, tel le château de Barbe-Bleue, Lucie dans un labyrinthe fatal. Quelques images frappent juste, certes, mais la dénonciation de la domination masculine, avec sa cohorte de prédateurs sexuels, chasseurs de chair virginale appesantit la conduite du drame, parfois jusqu’à la caricature.
Dans la fosse, Speranza Scappucci n’a pas non plus la main légère. Parce qu’elle a fort à faire, avec une énergie et un sens théâtral indéniables, pour discipliner Insula orchestra, phalange dont l’identité sonore ne saute décidément pas aux oreilles, contrairement à des timbres souvent ingrats.
Diction d’un autre âge, comme s’il était le garant d’une tradition perdue, Yoann Le Lan éclipse en Gilbert l’Arthur de Sahy Ratia, qui n’est de toute façon là que pour se faire tuer, tandis que la mue d’Edwin Crossley-Mercer en basse a été plus probante ailleurs que dans les quelques répliques de Raymond.
Contraint dans sa posture – façon Quasimodo –, surjouant sa scène finale comme au temps du muet, Léo Vermot-Desroches est un Edgard calamiteux, poussant, tirant une voix cantonnée dans les joues, et dont l’éclat forcé, saturé même dans le haut du registre pourrait n’être bientôt plus qu’un – mauvais – souvenir s’il persiste à truquer ainsi son émission. Étienne Dupuis n’en paraît que plus magistral, sa technique époustouflante de naturel mise tout entière au service d’une incarnation d’Henri variant les couleurs du mal – et du mâle alpha – à l’infini.
En creux, Lucie apporte la preuve que Sabine Devieilhe doit se tenir encore éloignée de Lucia. Car sa fiancée de Lammermoor est bel et bien la grande sœur d’Ophélie et de Lakmé. Pincé en début de représentation, son soprano léger déploie sa perfection instrumentale dans une scène de folie qu’elle traverse en funambule. À d’autres la dimension animale, la transe hagarde, les coloratures écorchées. Dans une autre langue, presque un autre rôle.
Mehdi MAHDAVI
Salle Favart, Paris, 04/05/2026
Gaetano Donizetti (1797-1848)
Lucie de Lammermoor, adaptation française en trois actes (1839) de l’opéra Lucia di Lammermoor (1835)
Livret de Salvadore Cammarano d’après The Bride of Lammermoor de Walter Scott, traduit par Alphonse Royer et Gustave Vaëz
Coproduction avec l’Opéra national du Rhin, le Grand Théâtre de Genève, le Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française et l’Opéra Orchestre National Montpellier.
Accentus
Insula Orchestra
direction : Speranza Scappucci
mise en scène et éclairages : Evgeny Titov
décors : Lizzie Clachan
costumes : Emma Ryott
éclairages : Fabiana Piccioli
Avec :
Sabine Devieilhe (Lucie Ashton), Étienne Dupuis (Henri Ashton), Léo Vermot-Desroches (Edgard Ravenswood), Edwin Crossley-Mercer (Raymond Bidebent), Sahy Ratia (Lord Arthur Bucklaw), Yoann Le Lan (Gilbert), Élise Maître (Élisa).
