Dans le cadre de la saison Piano****, Nelson Goerner offre un programme à la construction remarquable. La première partie, dans la tonalité d’ut mineur, jouée de manière échevelée, associe à la Toccata de Bach la Sonate n° 19 de Schubert. Une seconde partie enchanteresse réunit les Valses nobles et sentimentales de Ravel et le quatrième livre d’Iberia d’Albéniz.
Récital du pianiste Nelson Goerner dans le cadre de Piano**** au Théâtre des Champs-Élysées, Paris.
Comment ne pas penser à Martha Argerich lorsque retentissent les premières mesures de la Toccata en ut mineur de Bach ? La pianiste argentine a laissé un enregistrement étincelant de la plus aboutie des sept toccatas du cantor. Nelson Goerner, son compatriote et ami, s’y lance avec une énergie comparable, mais la nervosité qu’il y met ne se dissipe pas dans le motet qui fait office d’Adagio.
La sonorité manque aussi de la simplicité qu’on reconnaît au pianiste. C’est que contre toute attente, il fait un usage important de la pédale qui se révèle franchement dommageable dans la vaste fugue à trois voix, avec pour résultat une inintelligibilité désolante. Goerner poursuit dans la même tonalité avec l’antépénultième sonate de Schubert.
Et l’on saisit rapidement que le pianiste donne à la dédicace à Robert Schumann de l’importance, en radicalisant l’opposition entre l’emportement du premier thème et la rêverie du second. Goerner s’y montre plus fantasque que dans l’esprit de fantaisie post-beethovénienne qui est celui de la partition. La singularité de son approche se poursuit dans un Adagio glaçant, où la couleur manque et où les silences s’assèchent. Une certaine nervosité ne le quitte pas durant le Menuetto. En définitive, la course à l’abîme du Finale constitue sous ses doigts le meilleur moment de cette première partie, avec des visions cauchemardesques.
Après l’entracte, l’attaque plus à l’arrache que franche de la première des Valses nobles et sentimentales de Ravel laisse penser que le musicien reste sous l’emprise de la nervosité. La deuxième dément en tout point cela. Le pianiste s’abandonne à ce dialogue amoureux en prodiguant des délices de nuances.
Le toucher se fait d’une délicatesse exceptionnelle au gré des danses qui suivent. Le phrasé subtil sert la grammaire ravélienne pour atteindre à une poétique inouïe où les silences étreignants ont, cette fois, toute leur importance. Goerner fait suivre ces plaisirs « d’esprit, autant que d’oreille » (Alfred Cortot) du livre IV de l’Iberia d’Albéniz.
Comme dans son enregistrement paru chez Alpha, le pianiste en offre une vision articulée et obsédante. La passion de Málaga s’y fait diablement virtuose. Jerez devient sous ses doigts moins mystique que lancinant, avec la répétition ab libitum de ses motifs. La joie d’Eritaña s’emballe littéralement dans un kaléidoscope d’images qui atteint la fantasmagorie.
En réponse aux rappels du public, Goerner distille Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir de Debussy, avant de prendre congé avec un fort mélancolique Intermezzo de Brahms.
Thomas DESCHAMPS
Théâtre des Champs-Élysées, Paris, 05/05/2026
Johann-Sebastian Bach (1685-1750)
Toccata en ut mineur BWV 911 (1712)
Franz Schubert (1797-1828)
Sonate n° 19 en ut mineur D. 958 (1828)
Maurice Ravel (1875-1937)
Valses nobles et sentimentales (1911)
Isaac Albéniz (1860-1909)
Iberia, Livre IV (1908)
Nelson Goerner, piano
