La soprano Nicole Car et la direction de Kazushi Ōno font tout le succès d’une reprise marquante de la Rusalka mise en scène par Robert Carsen. La soprano, telle une torche vivante, propose un portrait empli d’émotion de la nymphe abusée par ses rêves d’une autre vie, tandis que l’orchestre se fait le merveilleux conteur d’une histoire à la puissance inaltérée.
Reprise de Rusalka de Dvořák dans la mise en scène de Robert Carsen, sous la direction de Kazushi Ōno à l’Opéra de Paris.
Près de vingt-quatre-ans d’ancienneté mais seulement trente représentations au compteur : la magie d’un des spectacles les plus emblématiques de l’ère « Hugues Gall » n’a pas été épuisée à force de reprises. C’est dire combien cette nouvelle série de représentations de Rusalka qui débute ce soir est bienvenue, d’autant que l’Opéra de Paris a eu l’heureuse idée de proposer les places à un tarif « découverte » au prix maximum de 95 euros. Une initiative qui rencontre l’accueil attendu puisque toutes les dates affichent complet.
Gageons que ceux qui vont découvrir la lecture stylisée de Robert Carsen vont être séduits comme au premier jour par la beauté glacée des décors représentant les murs d’une vaste chambre d’hôtel magnifiée par des éclairages envoûtants. Une illusion d’optique figure d’abord une vision depuis sous la surface de l’eau, plaçant le spectateur avec les nymphes et les esprits du lac. Nous suivons ensuite l’héroïne dans son séjour chez les humains mais Carsen parvient à suggérer le cloisonnement persistant des deux univers par des astuces théâtrales admirablement réalisées.
Une lecture intellectuelle qui laisse de côté la noirceur des atteintes à l’enfance évoquées dans ce conte imaginé par Kvapil et Dvořák d’après de nombreuses sources. Une approche toutefois pleinement réussie dans sa représentation du déchirement amoureux et de l’espérance fracassée d’un monde meilleur.
Après Renée Fleming, Olga Guryakova, Kristine Opolais et Camilla Nylund, l’Australienne Nicole Car présente sa vision d’un des personnages les plus attachants de tout le répertoire. Son incarnation brûlante ne paraît jamais monochrome tant son soprano parfaitement maîtrisé s’irise de mille nuances alliées à une prononciation parfaitement projetée. À l’instar de son chant, son jeu de scène accompli domine le plateau notamment durant la plus grande partie du II où son personnage se trouve privé de parole.
Une aisance qui n’est pas celle de ses jeunes camarades personnifiant les trois dryades, d’une gaucherie scénique qui atteint jusqu’à leur chant pourtant non dénué de qualités. Seray Pinar caractérise parfaitement le Garçon de cuisine tandis que Florent Mbia en Garde forestier montre une nouvelle fois la versatilité de son talent.
Jamie Barton rate en revanche sa Ježibaba, éclatée en plusieurs registres mal raccordés, entre indifférence et vulgarité. Ekaterina Gubanova assume crânement la séduction de la Princesse étrangère. Enfin, les principaux rôles masculins ne dépassent pas la mention honorable. Le prince de Sergey Skorokhodov plafonne en permanence avec un chant correct mais peinant à traduire une seule émotion. Même constat pour des raisons différentes pour l’Ondin de Dimitry Ivashchenko, accaparé par de légères mais persistantes difficultés dues à l’usure de la voix.
Depuis les profondeurs de la fosse, la direction de Kazushi Ōno efface toutes ces réserves. Tel un possédé, le Japonais fait feu de tous les méandres d’une partition éblouissante. Si la prestation du chœur reste difficile à apprécier au regard de sa diffusion via des enceintes du fait des contingences scéniques, l’orchestre se montre ductile et coloré, propre à tenir tête et à renforcer la magie de la scène.
Thomas DESCHAMPS
Opéra Bastille, Paris, 02/05/2026
Antonin Dvořák (1841-1904)
Rusalka, conte lyrique en trois actes (1901)
Livret de Jaroslav Kvapil
Chœur et orchestre de l’Opéra national de Paris
direction : Kazushi Ōno
mise en scène : Robert Carsen
décors et costumes : Michael Levine
lumières : Robert Carsen & Peter van Praet
chorégraphie : Philippe Giraudeau
préparation des chœurs : Alessandro Di Stefano
Avec : Nicole Car (Rusalka), Sergey Skorokhodov (Le Prince), Ekaterina Gubanova (La Princesse étrangère), Dimitry Ivashchenko (L’Esprit du lac), Jamie Barton (Ježibaba), Florent Mbia (La Voix d’un chasseur, Le Garde forestier), Seray Pinar (Le Garçon de cuisine), Margarita Polonskaya (Première fée des bois), Maria Warenberg (Deuxième fée des bois), Noa Beinart (Troisième fée des bois).
