Chasse-spleen

Le développement des concerts symphoniques à la fin du XIXe siècle voit une véritable vogue des orchestrations d’œuvres pianistiques. Le chef Henry Wood (1869-1944) se fit fréquemment arrangeur pour les concerts promenades de Londres (qui allaient devenir les Proms), dont il fut la figure tutélaire pendant cinquante ans. Son adaptation du tube de Rachmaninov, le Prélude en ut# mineur, paraît sans doute aujourd’hui encore plus extravagante qu’en 1913. Klaus Mäkelä et l’Orchestre de Paris en assument toutes les outrances. Un déferlement sonore, orgue en tête, submerge la salle Pierre Boulez. Les timbres rutilent et les contrastes s’exacerbent au-delà de toute mesure, laissant l’auditeur sonné. Après cette mise en bouche à l’arrière-goût quelque peu écœurant, le chef revient sur le plateau précédé du pianiste Yunchan Lim.

Tous deux se lancent dans le Concerto pour piano n° 2, qu’ils avaient déjà joué sur cette même scène en mars 2024. À l’époque, nous avions regretté un manque de fusion entre leurs approches respectives, d’un côté le piano raffiné de Lim, de l’autre l’orchestre hollywoodien de Mäkelä. Le début de l’Allegro vivace fait craindre une redite, l’orchestre ayant conservé la tonitruance du prélude. Mais rapidement, on constate une intégration des discours.

L’orchestre répond aux moindres couleurs et au rubato imaginatif du pianiste, qui sidère par l’allègement auquel il parvient et par la beauté adamantine d’une sonorité jamais tordue, même dans l’Allegro scherzando. Du très grand art dont on se réjouit qu’il soit capté live par les micros de Decca. En réponse aux ovations, le pianiste coréen ne propose qu’un seul bis mais une rareté délectable : une sorte de fantaisie sur la Berceuse de Jocelyn de Benjamin Godard, morceau à succès aujourd’hui oublié mais que chantèrent jadis Beniamino Gigli, Lotte Lehmann, Bing Crosby (avec le violon d’Heifetz) ou encore Tino Rossi ! Un choix qui témoigne de la curiosité de Lim, dont le cantabile fait honneur à ses prédécesseurs.

En seconde partie de concert, Mäkelä poursuit son exploration du compositeur russe avec la Symphonie n° 2. Une partition qui laisse le chef donner libre cours à son appétence pour les cordes. Ce soir, le jeu de celles-ci montre combien le Finlandais a parachevé le travail réalisé précédemment sous le mandat de Daniel Harding. La clarté de la polyphonie ne souffre jamais des couleurs pourtant profuses et généreuses. Mäkelä veille à la balance, ménageant les ouvertures nécessaires pour les bois et les cuivres. L’éloquence n’exclut pas force nuances souvent masquées sous des baguettes moins tenues, et les retours pour le moins cycliques du matériau se font avec un bonheur constamment renouvelé. Chef et orchestre parviennent ici à une sorte d’acmé musical, confirmant que le répertoire russe leur est devenu un terrain d’élection.

Thomas DESCHAMPS

Philharmonie, Paris, 12/03/2026

Serge Rachmaninov (1873-1943)
Prélude n° 2 en ut# mineur op.3 (1892)
Orchestration d’Henry Wood (1913)
Concerto pour piano n° 2 en ut mineur, op. 18 (1901)
Symphonie n° 2 en mi mineur op. 27 (1907)

Yunchan Lim, piano
Orchestre de Paris
direction : Klaus Mäkelä