L’opera seria de Gassmann est immanquablement lié au souvenir du spectacle créé voici plus de trois décennies par René Jacobs et Jean-Louis Martinoty, que leur émulation portait à constante ébullition. Étrennée à la Scala la saison dernière et reprise au Theater an der Wien, la production signée Christophe Rousset et Laurent Pelly soutient-elle la comparaison ?
Première au MusikTheater an der Wien de L’opera seria de Gassmann dans la mise en scène de Laurent Pelly, sous la direction de Christophe Rousset.
Parti de Schwetzingen en 1994, L’opera seria de Florian Leopold Gassmann ressuscité par René Jacobs et Jean-Louis Martinoty arrivait à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées, neuf ans plus tard. Après avoir triomphé à Berlin et à Innsbruck. D’autres s’y sont essayés depuis, sans marquer autant les esprits.
Si cette production princeps de l’ère moderne parvenait à élever au rang de chef-d’œuvre du metamelodramma cette commedia per musica – créée à Vienne en 1769 et rapidement oubliée depuis –, c’est bien grâce à la complicité fortement teintée d’émulation unissant ses défricheurs, qui la prenaient suffisamment au sérieux pour exalter le caractère parodique de cet opera buffa avec de grands morceaux de seria – et donc de virtuosité, certes tournée en dérision – dedans.
Une approche d’autant plus pertinente que notre tandem d’érudits montrait ainsi qu’en transposant sur scène les dérives et excès d’un genre comme de son système de production brocardés dès 1720 par Benedetto Marcello dans son pamphlet Il teatro alla moda, Ranieri de’ Calzabigi, par ailleurs auteur des livrets d’Orfeo ed Euridice, Alceste et Paride ed Elena de Gluck, et donc principal artisan de la réforme attribuée au compositeur, prêchait pour sa paroisse.
Sans doute ces niveaux de lecture manquent-ils à la production confiée par la Scala et le MusikTheater an der Wien à Christophe Rousset et Laurent Pelly. Le génie de la pièce s’estompe ici au profit d’un divertissement plaisant, mené depuis la fosse avec alacrité par le chef et claveciniste, à la tête de Talens Lyriques sémillants, et sur le plateau par un metteur en scène dosant ses facéties avec un savoir-faire parfois prévisible, dans des décors en grisaille, comme une gravure d’époque, fonctionnels mais un peu tristes – le tout rehaussé de jolis costumes réinterprétant, en grisaille aussi, le vestiaire du XVIIIe avec fantaisie, et surtout une chorégraphie assumant la part de délire espérée.
Le plateau vocal se heurte aussi au souvenir de la troupe assemblée par René Jacobs, avec laquelle Pietro Spagnoli, dont l’impresario, justement nommé Fallito, n’a rien perdu de sa verve, établit une passerelle à deux décennies de distance. Dans le camp des Italiens, Roberto de Candia doit malheureusement renoncer après une mauvaise chute au premier acte, laissant les indispensables répliques du poète Delirio au chef – qui sauve ainsi cette ultime représentation d’une interruption aussi brutale que celle de L’Oranzebe, le vrai-faux opera seria répété puis représenté dans la commedia de Calzabigi et Gassmann –, tandis que le maître à danser Passagallo se distingue par l’art du fringant Alessio Arduini de rouler les « r ».
L’écriture protorossinienne de Ritornello, le primo uomo, va comme un gant au ténor de Josh Lovell, qui ne recule devant aucun obstacle, aussi haut soit-il, alors que Stonatrilla, la prima donna, ne dissipe pas, en dépit d’une indéniable agilité, les inquiétudes causées par l’état vocal de Julie Fuchs, à l’intonation plus d’une fois menacée par un vibrato à la lenteur fluctuante. Il n’est donc pas défendu de lui préférer la Smorfiosa d’Andrea Carroll, à l’instrument plus corsé sur tout l’ambitus, et à la vis comica irrésistible.
Mehdi MAHDAVI
Theater an der Wien, Vienne, 11/03/2026
Florian Leopold Gassmann (1729-1774)
L’opera seria, commedia per musica en trois actes
Livret de Ranieri de’ Calzabigi
Les Talens Lyriques
direction : Christophe Rousset
mise en scène et costumes : Laurent Pelly
décors : Massimo Troncanetti
éclairages : Marco Giusti
chorégraphie : Lionel Hoche
Avec :
Pietro Spagnoli (Fallito), Roberto de Candia (Delirio), Petr Nekoranec (Sospiro), Josh Lovell (Ritornello), Julie Fuchs (Stonatrilla), Andrea Carroll (Smorfiosa), Serena Gamberoni (Porporina), Alessio Arduini (Passagallo), Alberto Allegrezza (Bragherona), Nicholas Tamagna (Befana), Filippo Mineccia (Caverna).
