Pour ouvrir son mandat à la tête du Grand Théâtre de Genève, Alain Perroux choisit La Tempête, grand ouvrage lyrique de Frank Martin, confié à Netia Jones et Thierry Fischer, avec Stéphane Degout en Prospero, Catherine Trottmann en Miranda et Julien Dran en Ferdinand. Une résurrection prestigieuse sur le papier, mais lestée par un certain nombre de pesanteurs.
Nouvelle production de La Tempête de Frank Martin dans une mise en scène de Netia Jones et sous la direction de Thierry Fischer au Grand Théâtre de Genève.
Il y a dans le choix d’Alain Perroux une manière de profession de foi. Pour inaugurer son mandat à la tête du Grand Théâtre de Genève, il revient à Frank Martin et à une œuvre étroitement liée à la maison : La Tempête, créée à Vienne en allemand en 1956, puis donnée ici même en 1967 dans la version française reprise aujourd’hui. Geste patrimonial d’autant plus défendable que tout semble appeler l’opéra chez Shakespeare : la magie, les métamorphoses, une île bruissante de voix et de sons. Mais Frank Martin choisit précisément de ne presque rien trahir de la pièce. Et c’est peut-être là que le ver est dans le fruit.
Le compositeur adapte lui-même la traduction allemande de Schlegel, avant que sa sœur Pauline n’en établisse une version française. Mais à force de préserver Shakespeare, l’opéra en conserve des éléments que la musique aurait dû transformer, comme ces nombreux enchaînements de scènes et ruptures de registre. Privé de la vitesse et de l’instabilité du théâtre élisabéthain, Martin ralentit Shakespeare.
Le danger semble d’ailleurs avoir été perçu, les dialogues venant régulièrement interrompre la continuité musicale. Le remède est cruel car l’orchestre à peine retiré, la minceur de la traduction se découvre sans fard et certaines séquences deviennent alors de véritables tunnels où ni la langue ni la scène ne réussissent à maintenir la tension.
La mise en scène de Netia Jones surligne ces faiblesses. Inspirée par le Bâtiment des Forces Motrices, elle transforme Prospero en savant manipulant moins les esprits que l’électricité. L’idée a sa logique, mais le vaste laboratoire installé sur une tournette devient l’unique réponse à toutes les situations.
Le morcellement de l’ouvrage s’en trouve encore accentué et les projections, les effets électriques ou l’esthétique vaguement steampunk finissent par donner à ce merveilleux très appareillé quelque chose de curieusement sage, mièvre et déjà vieilli. Ariel lui-même pâtit du parti pris : Joseph Chosson s’acquitte avec présence de son rôle parlé, mais le passage de sa voix au vocodeur ajoute encore un filtre artificiel.
Stéphane Degout peine à installer Prospero dans les premières scènes, avant de gagner en assise et en autorité. Catherine Trottmann apporte à Miranda fraîcheur et naturel. Julien Dran lui répond par un chant élégant et de beaux moyens, mais un peu impersonnel : la voix est là, l’esprit beaucoup moins.
Nicolas Cavallier remplit correctement son office en Alonso, tandis que Christian Immler donne davantage de relief à Gonzalo. Edwin Crossley-Mercer et Léo Vermot-Desroches convainquent moins. On regrette surtout que certaines des voix les plus séduisantes de la soirée aient si peu à défendre. Alex Rosen prête à Caliban une basse superbe mais reste singulièrement sous-employé. Même frustration avec Christophe Gay.
C’est finalement de la fosse que viennent les arguments les plus solides en faveur de l’ouvrage. Thierry Fischer, qui a déjà enregistré Der Sturm, défend avec conviction une partition dont l’Orchestre de la Suisse Romande fait entendre le raffinement. La qualité de l’exécution ne suffit pourtant pas à dissiper l’impression de longueur, et dit peut-être à elle seule les limites de l’entreprise.
David VERDIER
Bâtiment des Forces Motrices, Genève, 18/09/2026
Frank Martin (1890-1974)
La Tempête, opéra en trois actes (1956)
Livret d’après la traduction de Schlegel de The Tempest de Shakespeare, traduit par Pauline Martin
Chœur du Grand Théâtre de Genève
Orchestre de la Suisse Romande
direction : Thierry Fischer
mise en scène, scénographie & costumes : Netia Jones
éclairages : Malcolm Rippeth
vidéos : Lightmap
préparation des chœurs : Mark Biggins
Avec :
Stéphane Degout (Prospero), Catherine Trottmann (Miranda), Julien Dran (Ferdinand), Nicolas Cavallier (Alonso), Edwin Crossley-Mercer (Sebastian), Léo Vermot-Desroches (Antonio), Christian Immler (Gonzalo), Glen Cunningham (Adrian), Alex Rosen (Caliban), François Rougier (Trinculo), Christophe Gay (Stephano), Georgiy Derbas-Richter (Le Maître d’équipage), Joseph Chosson (Ariel).
