Jukebox et platines

La Philharmonie de Paris fête les 50 ans de l’Ensemble intercontemporain durant deux journées de célébrations, avec un forum questionnant les actualités de la musique contemporaine, une rencontre avec son directeur Patrick Hahn, des animations musicales dans le Musée de la Musique et dans la rue musicale de la Cité de la Musique, ainsi qu’un concert participatif pour les familles. À cela s’ajoute le concert de ce soir dont l’essentiel du programme résulte d’une consultation du public appelé à choisir des œuvres parmi une liste, un peu comme on pouvait sélectionner les titres sur un jukebox d’antan.

La soirée débute par une création mondiale du fondateur de l’EIC, Pierre Boulez. Parmi les nombreuses œuvres restées inachevées, le musicologue Peter O’Hagan avait identifié celle de Dérive 3 comme pouvant être facilement complétée à partir des matériaux existants. L’œuvre procède de la technique du greffon chère à Boulez : quelques arpèges du Visage nuptial se trouvent ainsi placés dans un tout autre contexte pour y proliférer. Sept minutes de foisonnement où les cuivres jouent en antiphonie, un fétiche du compositeur, soutenus par la percussion avant que tout ne se fige puisque la coda reste manquante.

Pendant le changement de plateau, la DJ britannique Mariam Rezaei officie aux platines sur lesquelles tournent deux vinyles qu’une vidéo projette en fond de scène. Une performance virtuose où le matériau de départ devient méconnaissable. Si celle-ci rompt le formalisme du concert traditionnel, elle vient parfois brouiller la perception des œuvres par son enchaînement sans pause, et c’est ainsi que débute sans coup férir le Concerto de chambre de György Ligeti. Raffinement des timbres et rythmique théâtrale sont portés aux nues par les musiciens enflammés par la direction de Pierre Bleuse.

Après un premier entracte, la deuxième partie de soirée s’ouvre sur une nouvelle intervention de Rezaei, cette fois plus lisible puisqu’il s’agit d’une performance sur un enregistrement d’Imaginary Slyline d’Ivan Fedele pour laquelle elle est rejointe par la harpiste Valeria Kalefnikov. S’enchaîne ensuite une exécution de l’étourdissant Gougalōn d’Unsuk Chin que l’ensemble a récemment enregistré pour le label Alpha. Bleuse pousse cette pièce de musique populaire réinventée dans ses retranchements les plus virtuoses où l’humour est souvent présent.

Un nouvel entracte précède la troisième et dernière partie qui fait se succéder Semafor, où Kaija Saariaho développe un discours plus heurté qu’ailleurs, et une performance de Rezaei sur le spectaculaire Rebond A de Xenakis renforcé par la percussion d’Aurélien Gignoux, puis pour finir avec l’iconique Partiels de Gérard Grisey avec son fameux coup de cymbale mort-né.

Thomas DESCHAMPS

Cité de la Musique, Paris, 19/09/2026

Pierre Boulez (1825-2016)
Dérive 3, pour cuivres et percussions (2003)

György Ligeti (1923-2006)
Concerto de chambre, pour treize instrumentistes (1970)

Unsuk Chin (* 1961)
Gougalōn. Scènes de théâtre de rue, pour ensemble (2009, rév. 2011)

Kaija Saariaho (1952-2023)
Semafor, pour huit instruments (2020)

Gérard Grisey (1946-1998)
Partiels, pour dix-huit musiciens (1975)

Ensemble intercontemporain
Mariam Rezaei, platines
direction : Pierre Bleuse