Raphaël Pichon, à la tête de Pygmalion, donne à la Philharmonie de Paris une Passion selon saint Matthieu entre méditation et flamboyance musicale, penchant vers la Contre-Réforme. Parmi un ensemble de chanteurs d’une homogénéité exceptionnelle, Stéphane Degout, Julie Roset, Lucile Richardot et Laurence Kilby se distinguent par des contributions où la musicalité s’accompagne d’une ferveur communicative.
Passion selon saint Matthieu de Bach sous la direction de Raphaël Pichon à la Philharmonie de Paris.
L’accueil du public à l’entrée de Raphaël Pichon s’apparente à celui d’une rock star. Cris, sifflements (en plus des applaudissements de circonstance) qu’on n’associe pas naturellement aux spectateurs venus entendre la Passion selon saint Matthieu de Bach. Une assistance attentive par ailleurs, qui écoutera le concert dans un silence appréciable alors que la salle Pierre Boulez est pleine à craquer.
Le chef français lance avec vigueur le chœur d’introduction avec le seul premier ensemble vocal. Le second les rejoint bientôt en arrivant en une belle et double procession par les travées de la salle. Avec une gestique très énergique, Pichon articule formidablement cet appel des filles de Sion. Le climat se fait beaucoup moins dramatique pour le début du récit.
Julian Prégardien, qui évolue sans partition librement sur le plateau, se montre beaucoup moins impliqué qu’on l’a connu, presque distant et neutre. La douceur de son émission alliée à la délicatesse de l’excellent continuo se communique à l’ensemble et trouve aussi un écho dans le choix d’un chœur de jeunes filles plutôt que de garçons pour les parties chantées par les enfants. D’autant qu’on fait appel à un créateur (Sébastien Böhm) pour des effets de lumières très tamisées et enveloppantes. L’ambiance rappelle celle de veillées d’aumônerie, et pourquoi pas puisque arrive la veillée sur le mont des Oliviers.
Là, le Jésus de Stéphane Degout se fait littéralement « triste jusqu’à la mort ». Laurence Kilsby sort du chœur et s’avance pour un O Schmerz et un Ich will bei meinem Jesu wachen d’une expressivité déchirante. Un tournant, une prise de conscience de ce qui va advenir. En réponse, Pichon dessine avec le chœur des mélismes exquis. L’arrestation de Jésus fait l’objet d’une émouvante simplicité avec l’air de basse chanté de manière idéale par Christian Immler.
La seconde partie, de l’interrogatoire à la Crucifixion, voit les interprètes se dépasser. Tous seraient à citer, mais il faut mettre en avant le Jésus bouleversant et bouleversé déjà cité de Degout, la grâce de Julie Roset dans Aus Liebe, le style de Zachary Wilder pour Geduld, la ligne de Lucile Richardot dans Erbarme dich et sa douleur au Golgotha. La beauté jamais figée de l’accompagnement instrumental des arias subjugue tandis que les choristes offrent autant de virtuosité que d’intériorité. Le chœur conclusif multiplie une dernière fois les raffinements. Pichon participe peut-être d’une Contre-Réforme pour une œuvre qu’il est possible d’entendre plus en rapport avec son substrat protestant, mais dieu que c’est beau !
Thomas DESCHAMPS
Philharmonie, Paris, 03/04/026
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Matthäus-Passion, BWV 244 (1729)
Pygmalion
Chœur d’enfants et de jeunes de l’Orchestre de Paris
direction : Raphaël Pichon
Avec :
Julian Prégardien (L’Évangéliste), Stéphane Degout (Jésus), Julie Roset (Uxor Pilati, soprano 1), Maïlys de Villoutreys (Ancilla I, soprano 2), Lucile Richardot (alto 1), Paul-Antoine Bénos-Djian (Testis I, alto 2), Laurence Kilsby (ténor 1), Zachary Wilder (Testis II, ténor 2), Christian Immler (Pilate, Caïphe et basse 2), Ilia Mazurov (Judas), Paul-Emile Burgevin (Petrus, Pontifex I), Geoffroy Buffière (Pontifex II), Armelle Cardot (Ancilla II).
