L’art de la délicatesse

György Kurtág a eu 100 ans le 19 février. En commémoration, le Quatuor Modigliani ouvre son concert avec les 12 Microludes écrits par le compositeur hongrois en hommage à son ami, collègue et compatriote András Mihály. Une pièce que le compositeur qualifie de « suite micro bien tempérée sans contrainte de tonalité ». En douze étapes d’une riche palette expressive, elle renouvelle à chaque fois le miracle de la naissance de la matière sonore.

Les Modigliani servent avec gourmandise cet art de la miniature concentrée où un peu comme chez Webern le développement semble superfétatoire. Leur technique impeccable ne s’accompagne d’aucune sécheresse dans les attaques, les dissonances sonnent nettes, ouvrant l’espace, laissant envisager l’infini. De Kurtág à Beethoven, il n’y a que deux pas en arrière comme l’a expliqué le centenaire : « Ma langue maternelle, c’est du Bartók, et la langue maternelle de Bartók, c’est du Beethoven ». Les Modigliani poursuivent la soirée avec le Quatuor n° 6  du maître de Bonn.

Les musiciens enlèvent l’Allegro con brio initial comme une badinerie où le violoncelle de François Kiefer répond de manière impertinente aux provocations du violon d’Amaury Coteaux, rejoint bientôt par le second violon Loïc Rio. Coteaux chante avec simplicité dans un Adagio à l’équilibre souverain où personne ne tire la couverture à soi mais dialogue à armes égales où l’alto chaleureux de Laurent Marfaing a toute sa part. L’articulation se fait subtile aux moyens des micro-silences l’une des signatures beethovéniennes.

De savoureuses syncopes régissent le vif Scherzo où les violons cherchent à s’affranchir de l’alto et du violoncelle. Les Modigliani y déploient un jeu plein d’esprit. Sans rupture, les quatre complices observent à la lettre la recommandation du compositeur concernant La Malincolia : « avec la plus grande délicatesse ». Ce mouvement synthétique illustre combien les Modigliani parviennent à trouver la liberté dans le respect d’un cadre foncièrement classique.

Sans doute ont-ils gardé un peu de cet état d’esprit pour la dernière partie de programme après l’entracte. Le Quatuor n° 2 de Brahms propose pourtant une écriture  plus dense. Les Modigliani en prennent la mesure avec une projection sonore supplémentaire sans que leur équilibre soit menacé. Le discours manque cependant un rien d’espace.

Les thèmes en perpétuelle évolution gagnant toutes les voix pourraient s’afficher de manière plus déliée dans le premier mouvement. Le dramatisme de l’épisode central du bien chantant Andante moderato paraît un rien contraint, tout comme la section Allegretto vivace cachée au sein du Quasi minuetto, un rien fastidieux malgré la richesse de ses nuances.

La scène semble enfin se libérer dans le Finale, d’une articulation rythmique idéale. En bis, les musiciens retrouvent un univers qui semblent mieux s’accorder à leur magnifique classicisme avec l’exquis Menuet en ré mineur D. 89 n° 3 de Schubert, où de nouveau la musique respire avec un naturel confondant.

Thomas DESCHAMPS

Auditorium de la Maison de la Radio, 04/04/2026

György Kurtág (*1926)
Hommage à András Mihály, 12 Microludes op. 13 (1978)

Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Quatuor à cordes en sib majeur op. 18 n° 6 (1800)

Johannes Brahms (1833-1897)
Quatuor à cordes en la mineur op. 51 n° 2 (1873)

Quatuor Modigliani
Amaury Coeytaux, violon
Loïc Rio, violon
Laurent Marfaing, alto
François Kieffer, violoncelle