Confiée à Simon Delétang pour sa première mise en scène lyrique, la nouvelle Lucia de l’Opéra de Rennes revendique le retour à l’édition critique. Si la jeune distribution séduit par sa générosité et son style, l’épure scénique et un certain statisme finissent par tenir le drame à distance, tandis que la fosse peine à trouver l’élan et la respiration nécessaires.
Nouvelle production de Lucia di Lammermoor de Donizetti dans une mise en scène de Simon Delétang et sous la direction de Jakob Lehmann à l’Opéra de Rennes
À Rennes, cette Lucia di Lammermoor s’avance sous l’étiquette séduisante de l’authentique, en se basant sur l’édition critique de la Donizetti Critical Edition publiée par Ricordi : tonalités rétablies, ornementation resserrée, retours sur des coupures et des habitudes héritées de la tradition. Le projet est ambitieux et sur le papier, tout annonce un geste fort : redonner à Donizetti ses proportions, et à Lucia autre chose qu’un feu d’artifice de suraigus. Sur scène, pourtant, l’intention scénique signée Simon Delétang se heurte à une étrange mise à distance : l’ouvrage gagne en pureté… mais perd souvent en chair.
Pour sa première incursion lyrique, il a choisi l’épure avec un plateau sombre, arcades et colonnes blanches, quelques éléments de mobilier, une brume inaugurale comme dernier souvenir de l’Écosse de Walter Scott. Le lieu et le temps se brouillent volontairement, prolongés par des costumes qui mélangent époques et silhouettes, au risque d’un flou dramaturgique plus subi que fécond. Cette sobriété pourrait tendre l’arc tragique ; elle finit par l’amoindrir car tout repose sur l’immobilité : l’action est peu nourrie, les rapports de force restent comme sous-verbalement indiqués, et le chœur, souvent, occupe l’espace sans véritable nécessité dramatique.
Delétang annonce une Lucia moins folle que véritablement en état second après avoir tué son mari. L’idée se défend, mais la direction d’acteurs, trop parcimonieuse, n’offre pas les appuis qui permettraient au spectateur de lire les non-dits. De rares signes affleurent, notamment l’allusion au Giuditta e Oloferne de Caravaggio, sans que la mise en scène ne réussisse à construire autour de cette référence une véritable tension psychologique. On regarde un dispositif soigné, parfois beau, souvent hermétique : davantage un concert mis en espace qu’un drame qui serre.
Dans ce contexte, la soirée repose essentiellement sur les épaules des (jeunes) interprètes. Stavros Mantis remporte la palme en imposant un Enrico autoritaire, articulé, d’une puissance évidente, même si l’excès de projection peut durcir la ligne. Face à lui, l’Edgardo de César Cortés fait figure de boussole : timbre clair, soutien souple, legato travaillé, palette dynamique qui passe de l’élan amoureux à l’effondrement sans perdre l’italianità.
Dans le rôle-titre, Laura Ulloa dessine une Lucia plus intérieure que démonstrative : émission maîtrisée, phrase tenue, attention au style. Dans Il dolce suono, l’alliage avec l’harmonica de verre, envoûtant et spectral, installe enfin un climat d’irréalité palpable. Mais l’approche, très contrôlée, laisse parfois l’impression d’une beauté sous surveillance et une surface vocale qui se dilue dès que l’orchestre gonfle. Autour du trio central, Jean-Vincent Blot apporte à Raimondo une autorité sombre et consolatrice.
En fosse, Jakob Lehmann revendique une intention très géométrique, privilégiant le fil narratif mais faisant en sorte de laisser respirer l’exécution : attaques et fins de phrases heurtées, textures souvent épaisses, équilibre instable avec le plateau. À force de densité et de verticalité, l’édifice belcantiste se rigidifie et les duos semblent plus combattus qu’aimés. Signalons la belle tenue du chœur Mélisme(s), précis et mordant.
David VERDIER
Opéra de Rennes, 07/02/2026
Gaetano Donizetti (1797-1848)
Lucia di Lammermoor, opéra seria en trois actes (1835)
Livret de Salvatore Cammarano d’après The Bride of Lammermoor de Walter Scott
Coproduction avec Angers Nantes Opéra, le Théâtre de Lorient, le Théâtre impérial de Compiègne et l’Opéra de Massy
Chœur de chambre Mélisme(s)
Orchestre National de Bretagne
direction : Jakob Lehmann
mise en scène : Simon Delétang
décors : Simon Delétang, Aliénor Durand
costumes : Pauline Kieffer
éclairages : Mathilde Chamoux
préparation des chœurs : Gildas Pungier
Avec :
Laura Ulloa (Lucia), César Cortés (Edgardo), Stavros Mantis (Enrico), Jean-Vincent Blot (Raimondo), Sophie Belloir (Alisa), Carlos Natale (Arturo), Jean Miannay (Normanno).
