Présentée pour la première fois à l’Opéra de Lille, dans la production de Kornél Mundruczó conçue pour Anvers il y a dix ans et reprise en 2020 au Grand Théâtre de Genève, L’Affaire Makropoulos triomphe grâce à son plateau vocal de tout premier plan : de quoi plonger avec délices dans les subtilités de l’intrigue de ce chef-d’œuvre, entre thriller et fantastique.
Première à l’Opéra de Lille de L’Affaire Makropoulos de Janáček dans la mise en scène de Kornél Mundruczó, sous la direction de Dennis Russell Davies.
Pour fêter le centenaire de la création de l’avant-dernier opéra de Janáček, l’Opéra de Lille a la bonne idée de reprendre la production anversoise créée il y a dix ans et reprise à Genève en 2020.
Bénéficiant des surtitres en français et en néerlandais, ce spectacle imaginé par le cinéaste hongrois Kornél Mundruczó (né en 1975) prend le contrepied d’une présentation de l’héroïne comme une diva : les séquelles physiques de son vieillissement prennent de plus en plus de place tout au long de la soirée, entre perruques, bandelettes et lambeaux de peau apparents.
De quoi donner l’image d’une Elina Makropoulos à la vulnérabilité de plus en plus touchante, dès lors que l’acceptation de l’idée de la mort devient inéluctable. Très fidèle aux moindres péripéties, ce spectacle intemporel a pour principal atout sa scénographie splendide, aux éclairages variés : les dernières scènes réservent des effets visuels saisissants, que nous ne dévoilerons pas.
Auparavant, les images projetées de route, comme les casques de moto portés par plusieurs protagonistes, font écho à la fuite permanente d’Emilia Marty pour échapper à son passé, tout autant qu’à sa frénésie inquiète de retrouver la recette de l’immortalité.
Après le retrait de Véronique Gens, le rôle principal a été confié à une spécialiste reconnue en la personne d’Aušrinė Stundytė, entendue notamment à Lyon en 2024. On retrouve avec bonheur son émission tranchante, son timbre cuivré et sa capacité à affronter les périlleux changements de registre.
C’est précisément en ce dernier domaine que l’Albert Gregor de Denys Pivnitskyi déçoit, avec une émission débraillée, malgré des moyens opulents. On lui préfère le chant admirable d’articulation posée, aux graves superbes, du Dr Kolenatý de Jan Hnyk ou encore les phrasés aériens de Robin Adams en Jaroslav Prus.
Dans les seconds rôles se distinguent le désopilant Vitek de Paul Kaufmann et la toujours parfaite Marie-Andrée Bouchard-Lesieur en Krista. Le seul regret vient de l’interprétation trop timide du vétéran Jean-Paul Fouchécourt, qui peine à franchir la rampe, dans le rôle habituellement haut en couleurs de Hauk-Šendorf.
Quel plaisir, en revanche, de retrouver dans la fosse le chef d’orchestre Dennis Russell Davies, qui s’illustre depuis 2018 en tant que chef principal de la Philharmonie de Brno, soit la ville natale de Janáček, où tous ses opéras ont été créés. Sa direction incisive, aux tempi enlevés, parvient à mettre en valeur l’entrecroisement des groupes instrumentaux, à l’étagement admirablement différencié.
Un travail d’orfèvre qui n’est pas pour rien dans la réussite de la soirée, applaudie par un public particulièrement chaleureux.
Florent COUDEYRAT
Opéra, Lille, 07/02/2026
Leoš Janáček (1854-1928)
L’Affaire Makropoulos, opéra en trois actes (1926)
Livret du compositeur d’après la pièce éponyme de Karel Čapek (1890-1938)
Chœur de l’Opéra national de Lille
Orchestre national de Lille
direction : Dennis Russell Davies
mise en scène : Kornél Mundruczó
décors & costumes : Monika Pormale
éclairages : Felice Ross
Avec :
Aušrinė Stundytė (Emilia Marty), Denys Pivnitskyi (Albert Gregor), Robin Adams (Jaroslav Prus), Jan Hnyk (Dr Kolenatý), Paul Kaufmann (Vítek), Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Krista), Florian Panzieri (Janek), Jean-Paul Fouchécourt (Hauk-Schendorf), Mathilde Legrand (Une femme de ménage, Une femme de chambre), Jocelyn Riche (Un machiniste).
