Rare incursion beethovénienne d’Alexandre Kantorow, la Sonate n° 32 op. 111 sonne de manière insolite, emportée et solaire. Très intelligemment, ce récital donné à la Philharmonie de Paris propose aussi la Sonate op. 5 de Medtner qui résiste un peu au cantabile du pianiste qui offre en revanche de superbes Chopin et Alkan, ainsi que deux mémorables pièces de Liszt.
Récital du pianiste Alexandre Kantorow, à la Philharmonie de Paris.
Alexandre Kantorow débute son récital par une œuvre puissante. Les Variations sur « Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen » de Liszt réutilisent un choral de la cantate éponyme de Bach dont le compositeur hongrois avait déjà tiré un prélude. Les variations prennent la forme d’une vaste passacaille où de riches changements harmoniques éclairent sous un jour toujours renouvelé un très sombre motif obsessionnel, juste momentanément interrompu par un récitatif apaisé.
Kantorow empoigne avec un souffle grandiose la partition dont il accuse les contrastes émotionnels. La beauté du son, parfaitement contrôlé, évoque une déclamation pathétique ou une prière du dernier espoir selon les affects de cette œuvre à la forme cyclique. Le pianiste poursuit avec la Sonate en fa mineur op. 5 de Medtner. Un choix d’une certaine cohérence harmonique tant la pièce de Liszt annonçait les évolutions à venir.
Toutefois, la première sonate publiée par le compositeur russe offre de longs développements et surtout une densité (pour ne pas dire une certaine épaisseur) de discours qui frappe après la fluidité (presque une facilité) lisztienne. Kantorow allège assez remarquablement l’Allegro initial en donnant au thème lyrique une saveur populaire peu éloignée d’un registre de variétés. Le cantabile exceptionnel du pianiste se trouve moins en situation dans les mouvements suivants que Medtner a voulus comme un hommage aux questions réponses du Quatuor n° 16 de Beethoven. Les couleurs et la virtuosité n’empêchent pas de trouver l’écriture didactique.
Après l’entracte, Kantorow fait du Prélude op. 45 de Chopin un chant éperdu, très loin des pudeurs qui mettait jadis Arturo Bendetti Michelangeli. La chanson suivante est celle de la Folle au bord de la mer, le huitième des 21 Préludes op. 31 d’Alkan. La main droite de Kantorow s’envole pour cette plainte subliment désespérée alors que la main gauche menace. Curieusement, Vers la flamme de Scriabine parait moins fou ce soir que lors de la soirée du 21 mars dernier où le Français en avait fait un bis dévastateur.
Enfin le musicien se lance à corps perdu dans la Sonate n° 32 en ut mineur de Beethoven. Passé l’intimidant portique Maestoso, il dévale l’Allegro con bio ed appassionato comme un cavalcade juvénile. À trop se presser, il heurte nos habitudes et déstabilise peut-être les équilibres de la construction. Le jeu reste à tout moment lumineux et, d’une certaine manière, parfait. La franche vocalité qu’il met dans l’Arietta ne fait pas de place à la fragilité d’une vie qui essaie de se faire un chemin dans le doute, tandis que les variations éblouissent.
Un seul bis met la salle à genoux. La Liebestod de Tristan et Isolde de Wagner dans la transcription de Liszt : on y croirait entendre Kirsten Flagstad. Pas moins.
Thomas DESCHAMPS
Philharmonie de Paris, 24/03/2026
Franz Liszt (1811-1886)
Variations sur « Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen » S. 180 (1862)
Nikolaï Medtner (1879-1951)
Sonate en fa mineur op. 5 (1903)
Frédéric Chopin (1810-1849)
Prélude en ut # mineur op. 45 (1841)
Charles-Valentin Alkan (1813-1888)
25 Préludes op.31 : 8. La Chanson de la folle au bord de la mer (1844)
Alexandre Scriabine (1872-1915)
Vers la flamme op. 72 (1914)
Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Sonate n° 32 en ut mineur op. 111 (1822)
Alexandre Kantorow, piano
