Deuxième journée du nouveau Ring de l’Opéra de Paris et troisième catastrophe ? Calixto Bieito n’a décidément rien à raconter, ni à montrer de neuf, dont le théâtre souvent indigent entrave les élans de la fosse. Le plateau vocal tient plus ou moins son rang, dominé in extremis par la Brünnhilde toujours grisante de facilité de Tamara Wilson.
Nouvelle production de Siegfried de Wagner dans une mise en scène de Calixto Bieito et sous la direction de Pablo Heras-Casado à l’Opéra national de Paris.
La nature aurait-elle repris ses droits après que le Big Data Center de Wotan s’est évaporé dans un nuage de fumée ? Rien n’est moins sûr, car les arbres qui occupent tous l’espace du tableau poussent la tête en bas et à l’horizontale, défiant davantage encore la gravité par leurs va-et-vient mécaniques.
Dans cette forêt « contaminée, [non pas] détruite, mais mutée », dixit Calixto Bieito, la race humaine est réduite à un trio fantomatique, corps difformes et/ou épileptiques – de l’une d’entre eux, accouchée par Alberich pendant son dialogue avec le Wanderer, naît vraisemblablement Hagen, bientôt recueilli par son père dans un sac isotherme…
Siegfried s’acharne sur une portière de voiture et ne forge guère l’épée qui dans l’épisode précédent était déjà sortie d’on ne sait trop où ; le Wanderer, installé chez Mime avec son propre fauteuil, passe une bonne partie de leur joute à recoller les morceaux de sa lance avec du scotch ; Fafner emprunte peu ou prou ses traits, pixelisés, à l’horrifique lapin Frank du film Donnie Darko, doublé d’une tête géante montée sur un chariot ; Erda sert la popote à son « ex » avant une scène de ménage estampillée Bieito…
La cohérence du propos, que le metteur en scène a théoriquement eu le temps d’approfondir, n’émanera pas non plus, telle une révélation, de la scène finale. Après avoir brisé la glace – mais pas avec des fers rougis –, Siegfried part à l’assaut de la bâche en plastique qui maintenait Brünnhilde dans le flou, révélant la malheureuse Walkyrie dans un état blafard dû à une congélation prolongée.
La direction d’acteurs anime trop peu, et de façon caricaturale, cette suite d’absurdités pour ne pas priver la fosse de souffle épique. Pablo Heras-Casado, dans ces conditions, n’en peut mais, qui tire au moins de l’orchestre de superbes couleurs, sans que l’énergie attestée par son geste parvienne à entretenir sur la durée la flamme du théâtre.
La distribution est-elle le point fort de ce troisième volet ? L’Oiseau d’Ilanah Lobel-Torres scintille comme il se doit, mais Mika Kares ne donne que peu de relief à Fafner, malgré des moyens incontestables. Chez Marie-Nicole Lemieux, à qui il avait été assez injustement reproché d’être une Erda trop claire dans L’Or du Rhin, la musicalité et le tempérament expansifs se heurtent cette fois à des registres disloqués et à un vibrato marqué.
Bien connu, le Mime de Gerhard Siegel tape infailliblement dans le mille, quand Brian Mulligan déploie à nouveau un legato, un timbre même, à défaut de l’ampleur, qui sont plus ceux de Wotan que d’Alberich. Surtout face à Derek Welton, substitué à Iain Paterson suffisamment à l’avance pour éviter les déconvenues des deux premiers volets, et qui du Wanderer possède la stature, le charisme, mais pas l’envergure vocale.
Ténor stentor, Andreas Schager est et demeure sur ce point un immense Siegfried, dont quelques menus accrocs n’entament en rien l’endurance phénoménale. Il n’est certes pas défendu, à cet héroïsme d’un bloc sombre et éclatant, de préférer l’émission haute et plus policée de Klaus Florian Vogt. Le réveil de Brünnhilde, enfin, révèle par une souplesse et une sveltesse inouïes pour un soprano de ce format que si Tamara Wilson constamment chante, son partenaire a plutôt tendance, par-delà l’exploit, à faire du son.
Ce couple plus grand que nature n’en est pas moins la plus solide promesse du Crépuscule à venir, conclusion par ailleurs redoutée d’une Tétralogie qui se confirme comme le cadeau empoisonné de Stéphane Lissner à son successeur Alexander Neef.
Mehdi MAHDAVI
Opéra Bastille, Paris, 17/01/2026
Richard Wagner (1813-1883)
Siegfried, deuxième journée du festival scénique Der Ring des Nibelungen (1876)
Livret du compositeur
Orchestre de l’Opéra national de Paris
direction : Pablo Heras-Casado
mise en scène : Calixto Bieito
décors : Rebecca Ringst
costumes : Ingo Krügler
éclairages : Michael Bauer
vidéo : Sarah Derendinger
Avec :
Andreas Schager (Siegfried), Gerhard Siegel (Mime), Derek Welton (Wanderer), Brian Mulligan (Alberich), Mika Kares (Fafner), Tamara Wilson (Brünnhilde), Marie-Nicole Lemieux (Erda), Ilanah Lobel-Torres (Waldvogel).
Article Or du Rhin : https://www.altamusica.fr/lor-de-la-tech/
Article Walkyrie : https://www.altamusica.fr/la-walkyrie-enfumee/
