L’Isolde du siècle ?

Pas de metteur en scène star pour le nouveau Tristan présenté à Barcelone. Bárbara Lluch remplit même son office avec une humilité, une loyauté qui transparaissent jusque dans le programme de salle où elle rend hommage à quelques grands maîtres de l’histoire de l’interprétation : Carlos Kleiber, Daniel Barenboim, Patrice Chéreau ou encore Heiner Müller.

La scénographie, entre minimalisme esthétisant et abstraction symbolique, pourra évoquer le Nouveau Bayreuth, à moins que l’ombre tutélaire de Robert Wilson ne plane sur le travail d’Urs Schönebaum, son collaborateur de longue date, tandis que les costumes ancrent leur intemporalité dans un Moyen Âge stylisé par la science fiction et l’heroic fantasy – non sans une pointe de kitsch, lors de l’ultime apparition d’Isolde, en robe de princesse blanche et constellée, réminiscence de la nuit du duo d’amour ?

Ajouté à une direction d’acteurs intermittente et parfois naïve, cet ensemble sans vertige s’efface devant la prise de rôle dès longtemps espérée de Lise Davidsen. De retour dans l’arène lyrique après la pause imposée par la naissance de ses jumeaux, la soprano norvégienne trouve enfin un emploi à la démesure de ses moyens, dont le flot de torrent certes maîtrisé a souvent semblé déborder le lit de parties de moindre envergure – jusqu’à Salomé.  

Isolde libère le potentiel phénoménal d’un instrument métal autant que velours, dans la véhémence comme la tendresse et ses suspensions éperdues, également soutenues par un souffle, une ampleur et une étendue inépuisables. Par-delà la relève déjà assurée de Nina Stemme, Lise Davidsen s’affirme ainsi d’emblée, et avec quelle sereine évidence, comme l’incontournable titulaire du deuxième quart naissant de notre siècle.

Difficile pour Clay Hilley de se hisser à pareille hauteur, Heldentenor possible de l’époque, plus ténor d’ailleurs que beaucoup d’autres, avec pour corollaire un manque d’assise dans le bas de la tessiture de Tristan, qui déséquilibre le duo du II. S’il tient la distance au III avec intrépidité, son délire n’en paraît pas moins prosaïque – il aurait sans doute fallu, pour atteindre une autre dimension, que l’acteur, souvent pataud, soit davantage dirigé.

Le Kurwenal de Tomasz Konieczny, luxe fruste, lui montre la voie par cette tension physique qu’il partage avec Ekaterina Gubanova, toujours formidable Brangäne chez qui cohabitent, même un rien asséchée et instable ici et là, le dévouement et la culpabilité. Malgré l’éloquence blessée enfin, dont il empreint le monologue de Marke, Brindley Sherratt pâtit d’une basse rugueuse, voire ruiniforme hors de sa courte zone de confort.

Parvenir, grâce au soin porté aux équilibres, à ne pas accuser les inégalités de cette distribution n’est pas la moindre qualité de Susanna Mälkki. Limpide sans renoncer à la profondeur, sa direction à la fois fluide et charpentée atteint progressivement un haut degré d’urgence, servie par un orchestre qui, bien que dépourvu des reflets et abîmes entêtants des plus illustres phalanges, honore la belle tradition wagnérienne du Liceu, que perpétue d’abord et avant tout, mieux qu’une promesse, un rêve d’Isolde devenu réalité.

Mehdi MAHDAVI

Gran Teatre del Liceu, Barcelona, 19/01/2026

Richard Wagner (1813-1883)
Tristan und Isolde, action musicale en trois actes (1865)
Livret du compositeur

Cor i Orquestra Simfònica del Gran Teatre del Liceu
direction : Susanna Mälkki
mise en scène : Bárbara Lluch
décors et éclairages : Urs Schönebaum
costumes : Clara Peluffo

Avec : 
Clay Hilley (Tristan), Brindley Sherratt (Marke), Lise Davidsen (Isolde), Tomasz Konieczny (Kurwenal), Roger Padullés (Melot), Ekaterina Gubanova (Brangäne), Albert Casals (Ein Hirt / Ein Steuermann), Milan Perisić (Ein junger Seemann).