Salzbourg 2026 (7) : Le chef qui ne voulait rien lâcher

Se confronter à quelques heures d’intervalle aux Wiener puis aux Berliner Philharmoniker reste une expérience unique que propose le Festival de Salzbourg, où les grandes formations internationales débarquent dans la dernière ligne droite de la manifestation, au moment de leur rentrée. Et après le magnifique concert Brahms de Christian Thielemann avec les Viennois à 11h, la nuit tombante accueille les Berlinois.

Le combo Berliner-Petrenko n’est pas a priori l’association à laquelle on pense pour les Variations Enigma, qui dans les faits, et malgré des contrastes fulgurants, restent ce soir d’un sérieux imperturbable, renforcé par la volonté du chef russe d’unifier au maximum ce thème et ces quatorze variations d’Elgar illustrant un large pan des climats musicaux à disposition de la musique anglaise du tournant du XXe siècle.

Il y manquera tout du long une certaine nonchalance et un humour pince-sans-rire qui font le sel des meilleures interprétations britanniques. L’exercice, ici, sera surtout l’occasion d’une virtuosité échevelée et de l’exploration de saillies sonores tombant parfois comme la foudre, avec une imprévisibilité et une force de frappe phénoménales.

Après l’entracte, l’attelage présent sur la scène du Großes Festspielhaus promettait une rencontre fracassante avec la Symphonie n° 4 de Tchaïkovski. Si la leçon de domptage orchestral est magistrale, beaucoup des choix de Kirill Petrenko déroutent, et notamment cette volonté de former une mélodie continue, d’essence wagnérienne, en étirant toutes les phrases des cordes, soudées bout à bout en un continuum suffocant qui bute contre les articulations du compositeur russe.

C’est que le patron des Berliner ne lâche jamais le manche de son avion de chasse, refusant notamment un scherzo facétieux avec son tempo trop retenu, tout en conférant au Finale un caractère de fête foraine bourré de détails burlesques qui n’œuvrent pas à la dignité de la partition. En lieu d’une frénésie collective digne du grand climax d’un ballet, Petrenko invente une dramaturgie boursouflée, appuyant sur les aspects les plus discutables de l’écriture. Drôle de sensation en ressortant de ce concert déroutant à plus d’un titre…

Yannick MILLON

Großes Festspielhaus, Salzburg, 23/08/2026

Edward Elgar (1857-1934)
Enigma-Variations op. 36 (1899)

Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893)
Symphonie n° 4 en fa mineur op. 36 (1878)

Berliner Philharmoniker
direction : Kirill Petrenko