Salzbourg 2026 (6) : Macabre récolte

L’événement de Salzbourg 2026 est sans nul doute ce Saint François d’Assise dont le vaste Manège des rochers peine à contenir l’orchestre scindé en trois groupes auxquels s’ajoute la troisième onde Martenot au-dessus du public avec le chœur.

Malgré quelques fébrilités de mise en place, l’immersion acoustique est totale, à l’instar de la scénographie qui convoque l’odorat (pains cuisant dans le four), l’ouïe (eau qui goutte, feu qui crépite) et même le toucher (l’air frais du soir s’engouffrant par le toit). L’énergie constante de la battue de Maxime Pascal vaut un Messiaen ciselé, orfèvre, coloré, robuste et fourmillant de reflets, un peu court en métaphysique.

Romeo Castellucci aborde la profondeur de l’œuvre dans toute son ambiguïté : sans laisser le compositeur décréter la joie comme idée centrale, il aborde la foi avec une rectitude qui n’est pas sans rappeler le Christ révolutionnaire de Pasolini : la « secte » des Franciscains compte son lot de fanatisme, de totalitarisme, de violence. François crée une règle exigeante, dure, excessive.

Cela évite tout catéchisme qui adoucirait l’œuvre et son message ; l’Italien ne néglige pas non plus les paradoxes et manipulations de Dieu lui-même, en particulier à travers un Ange capricieux, ivre de sa puissance, dictant les paroles du Lépreux dans une scène téléguidée, et dont François n’a pas lieu de se féliciter.

Les actes impairs, puissamment ancrés dans l’arte povera (terre, farine, argile, pierre, pénombre, oranges, eau, flammes) encadrent un II plus contemporain et anecdotique, construit dans la blancheur artificielle de la métropole renversée et du faux sang, oiseaux animés en plastique et parois amovibles à l’appui.

Alors bien sûr, on pourra détester ce saint convulsif, brutal, intégriste, dur avec ses parents, et ses Frères sans amour. On pourra critiquer l’absence de joie, de lumière, d’espoir. On pourra regretter que ce ne soit pas plus facile, plus séduisant. Mais le Saint le dit lui-même : il ne suffit pas de saupoudrer d’un peu de bonté une vie ordinaire pour atteindre le Royaume de Dieu. Il faut aussi porter la Croix.

Dans un français approximatif, Philippe Sly la porte jusqu’au bout, quitte à sacrifier les aigus octaviés, les voyelles béantes dans l’aigu, la présence vocale ici ou là pour tenir le rôle, hors d’atteinte en termes d’endurance, hélas, car le timbre y est idéal, rond, simple, franc, modeste, humain. Avec une extrême implication physique, il incarne le Saint au sens le plus chrétien du verbe.

Comment expliquer pareille déshérence en français non seulement du chœur, incompréhensible dès qu’il est mixte, voire de la native Lauranne Oliva, qui n’a d’ailleurs ni le mystère, ni la simplicité, ni le cristal, ni la chair du rôle, et compense par la largeur un instrument modeste, qui mieux employé pourrait conférer à son Ange une délicate androgynie ?

Lépreux vigoureux mais exotique et sans grande vulnérabilité de Sean Panikkar, Frères singularisés chacun avec sa couleur vocale et son caractère ; le cadavre du Saint jeté dans un coin, l’Église peut continuer à prospérer sur sa légende, pendant que d’authentiques petites brebis paissent ce que la Mort a semé au début des Stigmates. Matière à méditer.

Thomas COUBRONNE

Felsenreitschule, Salzburg, 23/08/2026

Olivier Messiaen (1908-1992)
Saint François d’Assise, scènes franciscaines en trois actes et huit tableaux (1983)
Livret du compositeur

Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor
Wiener Philharmoniker
direction : Maxime Pascal
mise en scène, décors, costumes & éclairages : Romeo Castellucci
préparation des chœurs : Jozef Chabroň

Avec :
Philippe Sly (Saint François), Lauranne Oliva (L’Ange), Sean Panikkar (Le Lépreux), Russell Braun (Frère Léon), Léo Vermot-Desroches (Frère Massée), Aaron-Casey Gould (Frère Élie), Willard White (Frère Bernard), Marius Aron (Frère Sylvestre), Ivan Lynvch (Frère Rufin).