En marge des représentations d’Ariane à Naxos, Manfred Honeck profite de sa présence à Salzbourg pour s’illustrer dans un programme symphonique à la tête de son Orchestre de Pittsburgh où, plus que dans une Symphonie n° 5 de Chostakovitch très attendue, le chef autrichien doit s’effacer devant l’art d’Alexandre Kantorow dans la Rhapsodie de Rachmaninov.
Concert de l’Orchestre symphonique de Pittsburgh sous la direction de Manfred Honeck, avec le concours du pianiste Alexandre Kantorow au Festival de Salzbourg 2026.
Depuis qu’il a pris les rênes du Pittsburgh Symphony en 2008, la carrière de Manfred Honeck, frère de Rainer, Konzertmeister du Philharmonique de Vienne, s’est beaucoup établie de l’autre côté de l’Atlantique. En cet été salzbourgeois où lui a été confiée la direction d’Ariane à Naxos à la tête des Wiener – avec le résultat mitigé que l’on sait –, le chef né dans le Vorarlberg avait tout loisir de s’illustrer à la tête de son orchestre dans un répertoire autrement taillé pour sa battue anguleuse.
Excellente mise en bouche que les Cinq pièces pour quatuor à cordes d’Erwin Schulhoff dans l’arrangement orchestral du chef et de Tomáš Ille. Ces danses (valse, sérénade, polka tchèque, tango et tarentelle) créées à Salzbourg en 1924 par le Quatuor Zika gagnent en couleur ce qu’elles perdent en immédiateté, grâce à une parure orchestrale entre Bartók et Janáček enrichie de percussions plus contemporaines. Bel hommage au langage si rythmique et expressif du compositeur tchèque mort de la tuberculose dans un camp de prisonniers en Bavière en 1942.
On attendait beaucoup la Symphonie n° 5 de Chostakovitch après la Tribune des critiques de disques de France Musique où le tandem Pittsburgh-Honeck s’était largement imposé. On retrouve bien l’extrême sérieux de la vision, l’engagement de la formation de Pennsylvanie, les accents fortement assénés, tout en découvrant, en écoute in extenso, nombre d’excentricités qui brisent la continuité, comme de nombreux petits ralentis.
On admire un art des nuances époustouflant dans sa recherche d’impalpable (le Largo) mais qui ne parvient jamais vraiment à s’incarner dans l’angoisse de la Russie stalinienne. Tout est là : nuances, phrasés, accents, contrastes… mais en surface. Et un timbalier trop prudent dans la coda du Finale, heureusement renforcé in extremis par une grosse caisse d’abîme infernal, confirme un vrai manque de climat concentrationnaire, compensé en bis par un Au matin de Grieg et une Mort de Tybalt de Prokofiev pleins d’éloquence.
La vraie star du soir aura pourtant été la Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov, où orchestre et chef, très réactifs, s’affirmaient sans parvenir au degré d’évidence du jeu d’Alexandre Kantorow, miracle de naturel dans la sophistication, d’intelligence dans la mise en avant-mise en retrait face à l’orchestre, en une approche de type concerto « avec » et non « pour » piano.
Les sonorités d’un raffinement incroyable du pianiste de 29 ans (intactes dans le Prélude op. 45 de Chopin en bis) éblouissaient de bout en bout par leur maîtrise technique constamment doublée d’instinct musical, les mille couleurs d’aigus cristallins et jamais tapés, et par-dessus tout une sérénité de vieux sage en surplomb, loin du désordre et des excès de tant de jeunes interprètes. Une absolue leçon de maturité.
Yannick MILLON
Großes Festspielhaus, Salzburg, 27/08/2026
Erwin Schulhoff (1894-1942)
Fünf Stücke für Streichquartett (1924)
Version orchestrale de Manfred Honeck et Tomáš Ille
Sergei Rachmaninov (1873-1943)
Rhapsodie sur un thème de Paganini op. 43 (1934)
Dmitri Chostakovitch (1906-1975)
Symphonie n° 5 en ré mineur op. 47 (1937)
Alexandre Kantorow, piano
Pittsburgh Symphony Orchestra
direction : Manfred Honeck
