Pourquoi ? C’est la question que tout le monde se pose cet été sur Mars, soulevée par la mise en scène d’Ariane à Naxos campée par Ersan Mondtag sur la planète rouge. Car nul ne sait ce qui a conduit à ce curieux choix, gratuit et anecdotique. Du moins n’est-il pas le fruit de l’intelligence artificielle dont nous ramenons de si beaux souvenirs de Bayreuth.
Nouvelle production d’Ariane à Naxos de Richard Strauss dans une mise en scène d’Ersan Mondtag et sous la direction de Manfred Honeck au Festival de Salzbourg 2026.
De l’homme le plus riche de Vienne à Elon Musk, il n’y a qu’un pas. De là à transposer Ariane à Naxos sur Mars, on pressent les accidents de parcours. Et en effet, à part permettre un mélange tragicomique plus poussé, le procédé offre bien peu de matière à réflexion, commentaire, critique, pensée. La société dystopique imaginée reste hors champ, et à part le goût – discutable – d’une esthétique venue de Star Wars et Dune, n’apporte aucun ressort à l’action.
La dystopie qui consiste à mettre les artistes au pas devant les mécènes existe au moins depuis la Renaissance, et n’a pas besoin de Musk pour servir de substrat à l’œuvre ; elle est le monde réel et n’a rien d’une fiction. Pas besoin d’Ersan Mondtag pour l’illustrer, et d’ailleurs la mise en scène s’éparpille très vite dans d’autres petits gags insignifiants qui pourraient tout à fait avoir lieu dans la Vienne impériale, sous la vigilance d’un Haushofmeister terne secondé de roboratifs Maître à danser et Laquais.
L’explosion finale du vaisseau de Bacchus et Ariane en guise de « feu d’artifice orbital » observé depuis la Terre est trop énorme pour appuyer sérieusement le discours sur la dystopie. Il prête plutôt à rire, tant il fallait avoir une idée aussi absurde.
Pour le reste, le Compositeur, en quête de genre, devrait en toute cohérence être écarté par Elon Musk, chatouilleux sur le sujet, mais on ne le revoit même pas après qu’il a perturbé tout l’opéra en venant battre la mesure, fumer un joint, se frotter à Zerbinette, comme un petit Harry Potter lubrique. D’ailleurs, Kate Lindsey y déploie un instrument qu’elle a cessé de grossir, mais avec quel style venu d’une autre galaxie, attaques spectrales et prononciation en ondes gravitationnelles.
L’insupportable ballet des quatre Martiens en permanence en train de gigoter, de sautiller, de copuler, est un affreux remplissage d’un opéra en mal de metteur en scène… qui laisse une terrible impression de vide. Alors oui, la neige et un cadavre d’éléphant sur un plateau, ça fait de l’effet.
Mais dans ce vide sidéral, ni les hallucinations de Christina Nilsson, satin du Nord sans velours, affublée d’une perruque gaufrée rouge, ni la vigueur d’Eric Cutler, Bacchus de l’espace, ne trouvent à narrer leur expérience ; or c’est aussi de cela que parle Ariane à Naxos, de la métamorphose par le vécu et le sens qu’on lui donne. Exit la réflexion de l’opéra, qui n’est ici littéralement que théâtre dans le théâtre.
Dans ces conditions, l’opéra s’effondre et l’on observe superficiellement le bavardage des Nymphes, très en place mais sans charme, le numéro sans humour des Buffoni en pleine partouze avec les Martiens. Parfaitement dans l’ambiance, la Zerbinette de Ziyi Dai n’a pas d’autre relief qu’un aboutissement technique.
Tout cela sous la direction rude et paroxystique d’un Manfred Honeck menant comme au combat un Philharmonique de Vienne bien peu chambriste. Sous ce marasme, le seul qui a tout compris, c’est précisément Elon Musk : il ne vient même pas voir le spectacle qu’il a acheté, peut-être pour ne pas assister au massacre. Ou bien il est occupé avec l’IA… Reste que nous aimerons toujours mieux cette Ariane ratée qu’un Ring « artificiel ».
Thomas COUBRONNE
Haus für Mozart, Salzburg, 14/08/2026
Richard Strauss (1864-1949)
Ariadne auf Naxos, opéra en un acte précédé d’un prologue (1916)
Livret de Hugo von Hofmannthal
Wiener Philharmoniker
direction : Manfred Honeck
mise en scène, décors, costumes : Ersan Mondtag
éclairages : Franck Evin
vidéo : Alexander Pannier
chorégraphie : Ashley Alexandra Wright
Avec :
Kate Lindsey (Der Komponist), Christina Nilsson (Primadonna / Ariadne), Eric Cutler (Der Tenor / Bacchus), Ziyi Dai (Zerbinetta), Johannes Silberschneider (Der Haushofmeister), Christoph Pohl (Ein Musiklehrer), Jonas Hacker (Ein Tanzmeister), Blaž Stajnko (Ein Perückenmacher), Fabian-Jakob Balkhausen (Ein Lakai), Leon Košavić (Harlekin), Michael Porter (Scaramuccio), Lukas Enoch Lemcke (Truffaldin), Theodore Browne (Brighella), Jasmin Delfs (Najade), Anja Mittermüller (Dryade), Marlene Metzger (Echo), Fabio Dorizzi (Ein Offizier).
