Gros succès pour le cartoonesque Viaggio a Reims de Barrie Kosky, dans son habituelle veine drolatique sous ecstasy, avec les forces musicales de Gianluca Capuano et Cecilia Bartoli qui ont fait leurs preuves. L’occasion de redécouvrir dans une approche vitaminée ce petit bijou de Rossini, même si le metteur en scène semble commencer à tourner en rond dans son savoir-faire théâtral.
Reprise au Festival d’été de Salzbourg 2026 du Voyage à Reims de Rossini mis en scène par Barrie Kosky pour le Festival de Pentecôte, sous la direction de Gianluca Capuano.
Monter le Voyage à Reims est une gageure : innombrables rôles de première difficulté, intrigue ténue prétexte à célébrer le couronnement de Charles X, ensembles diaboliques. Pari relevé avec brio par cette production triomphale, et pour cause.
Mené tambour battant avec la dernière énergie, et dès le lever de rideau à la limite de l’hystérie, le spectacle se veut calqué sur le rythme de la musique, dans une théâtralité dépourvue de psychologie, émaillée de gags, de sketches, de mimiques. Le personnel déjanté de l’Hôtel du Lys d’or bondit, trémule, tourbillonne, au gré des péripéties initiées par des clients obsessionnels et égotiques, en conflit permanent sous le vernis de la bonne société.
La palme revient peut-être à Mélissa Petit, Comtesse de Folleville très bien nommée, voix aussi pincée à la française que vertigineusement caméléon au fil des lubies du personnage, clownesque et manifestement sans limite. Impeccable Madame Cortese rythmicienne de Tara Erraught, petite bourgeoise acide autoritaire sous sa bonhomie tyrolienne, ténébreux Lord Sidney d’Ildebrando D’Arcangelo, matière alla Siepi, désespoir dandy aux allures de Montand ou Mastroianni.
Les ténors rivaux, le Russe Libenskof et le Français Belfiore, bénéficient le premier de la vigueur guerrière de Dmitry Korchak, le second de la faconde larmoyante d’Edgardo Rocha, tandis que la Marquise polonaise Melibea de Marina Viotti, voix un peu mastoc, manque à notre goût de couleur locale, tant dans un accent français perceptible que dans un jeu en seule force.
Contournant la question politique de la propagande monarchiste de l’œuvre, Barrie Kosky botte en touche en remplaçant le couronnement auquel se rendent les protagonistes par l’anniversaire de la Ceci, comprendre Cecilia Bartoli qui surgit du gâteau finalement envoyé aux malheureux voyageurs bloqués à l’hôtel.
Ce culte à la diva, au fil des productions salzbourgeoises – on pense au Barbier de Villazón – peut finir par agacer, d’autant que sa Corinna commence à accuser des marques de vieillissement, voyelles de plus en plus contournées, agilité de moins en moins évidente. Mais l’intelligence et l’engagement de pâlissent jamais, valant deux airs passionnants avec pantomime déjantée à la harpe.
Les gags récurrents pèchent par un certain systématisme, d’autant que paradoxalement Kosky, militant proclamé, invite ici sans l’assumer pleinement une scène de domination SM entre Libenskof trans et Melibea, et affuble Don Profondo, Florian Sempey qui ne ménage pas sa verve et décoche un sillabato précipité, d’une panoplie de cuir et de sex-toys ; il accepte en revanche les blagues liées aux clichés nationaux, avec en Misha Kiria un Baron de Trombonok comme un coup de canif aux Allemands, autoritaire et rigide.
Mais tout cela est bien inoffensif et dépolitisé : quand il s’agit de questionner la suite de chants nationalistes, guerriers et royalistes du finale, la bonne humeur est de rigueur. Seuls un silence et un éclat de rire après la réplique affirmant qu’on donnera aux pauvres le reste de la collecte constituent un bref clin d’œil à la lutte des classes, dans un ouvrage qui se veut pourtant sans doute en filigrane une critique de la bourgeoisie et de la monarchie.
Thomas COUBRONNE
Haus für Mozart, Salzburg, 13/08/2026
Gioacchino Rossini (1792-1868)
Il Viaggio a Reims, dramma giocoso en un acte (1825)
Livret de Luigi Balochi, d’après le roman Corinne, ou l’Italie de Madame de Staël
Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo
Les Musiciens du Prince – Monaco
direction : Gianluca Capuano
mise en scène : Barrie Kosky
décors : Rufus Didwiszus
costumes : Victoria Behr
éclairages : Franck Evin
préparation des chœurs : Stefano Visconti
Avec :
Cecilia Bartoli (Corinna), Marina Viotti (Marchesa Melibea), Mélissa Petit (Contessa di Folleville), Tara Erraught (Madama Cortese), Edgardo Rocha (Cavalier Belfiore), Dmitry Korchak (Conte di Libenskof), Ildebrando D’Arcangelo (Lord Sidney), Florian Sempey (Don Profondo), Misha Kiria (Barone di Trombonok), Peter Kellner (Don Alvaro), Giovanni Romeo (Don Prudenzio), Helena Rasker (Maddalena), Rodolphe Briand (Zefirino), Rafał Pawnuk (Antonio), Federica Spatola (Modestina), Galia Bakalov (Delia), Salvatore Taiello (Don Luigino).
