Salzbourg 2026 (4) : Horizon chimérique

Des bruits internes circulaient sur Carmen, les chanteurs en carafe, la dramaturgie massacrée par le retrait des textes, récitatifs ou parlés. Mais il ne faut pas trop prêter l’oreille à ce qui se dit au plateau. Car Gabriela Carrizo met en scène des spectacles chorégraphiques avec une vraie identité, et elle a su s’entourer de Christoph Hetzer (scénographie) et Tom Visser (lumières), pour un résultat esthétique exceptionnel.

La carafe des chanteurs, c’est qu’on respecte ici leur corporalité, dans un enracinement qui n’est pas sans rappeler le travail de Pina Bausch. Chacun à sa place, les danseurs habitent le mystère de l’espace tandis que les chanteurs n’ont qu’à être pour être justes. Le résultat est fascinant.

L’expérimentation corporelle des danseurs (ralentis saccadés, corpulences impossibles, paradoxes avant-arrière) anime le plateau d’une électricité, d’une sacralité dans laquelle l’humilité des chanteurs est à l’inverse d’un naturel absolu, comme si l’espace était peuplé de rêves, de fantômes, de présences. Presque sans lumières de face, sur l’horizon vaste, minéral et frémissant comme l’est la lumière chez Le Gréco, avec une foule de tronches comme chez Pasolini ou dans les cauchemars de Géricault, c’est presque un rite qui se joue.

Les images de la mère de José petit garçon lui reviennent, son père emporté comme une bulle de savon, cette vieille femme que l’on reverra mettre au tombeau dans une nudité déchirante. Micaëla demande son courage à Dieu, sans voir qu’un Christ disloqué s’efforce au prix de convulsions atroces de venir lui toucher le visage. Et puis il y a cette procession de la Vierge sous un ciel d’apocalypse, cet enfant qu’on éduque à la mort.

Presque aussi grimaçant, le Bizet de Teodor Currentzis avec son orchestre Utopia agace autant qu’il fascine : la moindre bizarrerie y est scrutée, à l’affût de chaque appoggiature cinglante, silence suspendu, contrepoint discret et inattendu, aigus rajoutés, points d’orgue poseurs. On est aux antipodes du naturel, de la simplicité, de la lisibilité française, mais au moins le théâtre est-il violent et cru. Même si l’Entracte, quasi mahlérien, est vraiment impossible.

Parmi les nombreuses transitions conçues pour la production, Amparo Cortés (Lillas Pastia), qui pourrait ici être la mère de Carmen, profère un flamenco rauque et tellurique, et il faut les tripes d’Asmik Grigorian pour ne pas paraître ampoulée en réponse. La soprano déploie le feu qu’on imagine, aux confins de l’incandescence, dans un chant et un jeu sacrificiels, avec une ressource infinie. Il aurait été dommage de dompter ce corps-là.

Magnifique Don José de Jonathan Tetelmann, onction, vigueur, jeunesse, variété de couleur et de jeu, grand gaillard un peu gauche, jusqu’à devenir une âme perdue. Escamillo très civilisé, séduisant, bien élevé de Davide Luciano, en splendeur de timbre. Seule la Micaëla de Kristina Mkhitaryan accuse un vibrato élargi et un chant mastoc, obligeant le chef à l’immobilité dans son air tant il lui faut de temps pour atteindre les sommets.

Un spectacle modèle, émouvant jusqu’à l’éprouvant et une scène de mort un peu maladroite, peut-être interminable car commencée trop tôt. Si seulement le français était moins massacré…

Thomas COUBRONNE

Großes Festspielhaus, Salzburg, 15/08/2026

Georges Bizet (1838-1875)
Carmen, opéra-comique en cinq actes (1875)
Livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy d’après la nouvelle de Prosper Mérimée

Salzburger Festspiele und Theater Kinderchor
Bachchor Salzburg
Utopia Choir
Utopia Orchestra
direction : Teodor Currentzis
mise en scène & chorégraphie : Gabriela Carrizo (Peeping Tom)
décors & costumes : Christof Hetzer
éclairages : Tom Visser
préparation des chœurs : Wolfgang Götz & Regina Sgier

Avec :
Asmik Grigorian (Carmen), Jonathan Tetelman (Don José), Kristina Mkhitaryan (Micaëla), Davide Luciano (Escamillo), Iveta Simonyan (Frasquita), Anita Monserrat (Mercédès), Matthias Winckhler (Zuniga), Liviu Holender (Moralès), Michael Arivony (Le Dancaïre), Mingjie Lei (Le Remendado).