Troisième soirée en forme de montagnes russes pour les Prem’s de la Philharmonie de Paris, avec un Empereur de Beethoven massacré par le pianiste islandais Vikíngur Ólafsson et une lecture foncièrement originale de la Cinquième Symphonie de Prokofiev sous la baguette avisée de Santtu-Matias Rouvali où l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam se montre prodigue en merveilles sonores.
Concert de l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam, avec le concours du pianiste Víkingur Ólafsson et sous la direction de Santtu-Matias Rouvali, aux Prem’s de la Philharmonie de Paris.
La présence de Vikíngur Ólafsson au premier plan international a tout du mystère. Celui qui est programmé en décembre à la Philharmonie de Berlin dans le Premier Concerto de Brahms avec Kirill Petrenko ne donne pourtant à entendre qu’une pratique très limitée de l’art du piano. Ce soir, son Concerto « l’Empereur » de Beethoven expose nombre de faiblesses techniques.
Au premier chef, l’absence de toucher sidère. L’Islandais ne produit que deux types de son : violents ou éteints. La fin des trilles se fait à l’arrache, les aigus sont détimbrés. Souvent, l’émission donne l’impression de l’aléatoire, avec des chutes de dynamique subites. De phrasé, pas une trace. Des ralentis et des accélérations font office d’ersatz d’interprétation.
Le comble est atteint avec la transition conduisant au Finale : en passant d’une extrême lenteur à une poussée soudaine, Ólafsson fait penser à un conducteur qui ne maîtrise pas la boîte de vitesses de son véhicule. Des embardées à la Tom et Jerry complètement savonnées achèvent l’auditeur.
Dès le deuxième rappel, le pianiste impose en bis une transcription de Bach. Sa très longue prise de parole en hommage à Kurtág permet de constater qu’il parle comme il joue. Un deuxième bis tout autant asséné sous la forme d’un crescendo monstrueux (une pièce de Bach pour orgue), consterne par son incapacité à dégager les différents plans sonores.
Si notre soliste semble jouer sans permis, le chef de la soirée expose à l’inverse un art consommé de la musique. Dans Beethoven, Santtu-Matias Rouvali s’en est tenu à la direction la plus structurée possible face aux sorties de route, avec des musiciens du Concertgebouw d’Amsterdam aux sonorités cultivées, à l’instar du timbalier.
En deuxième partie, la Symphonie n° 5 de Prokofiev leur fait opérer une mue sonore parfaitement réussie. Rouvali travaille follement les timbres dans un premier mouvement comme une éruption généralisée sur la péninsule du Kamtchatka. L’écriture polyphonique est ici poussée à son maximum. Un monde où la séduction mélodique n’a pas de place.
Du coup l’Allegro marcato sonne tout en contraste. À la verticalité suffocante succède une fluidité merveilleuse où les cordes font un tapis de luxe sur lequel glissent presque nonchalamment des percussions tout en finesse et des vents chaleureux. L’Adagio prend des couleurs inquiétantes tandis que le dernier mouvement, d’une clarté froide, fascine par son avancée inéluctable mais sans raideur.
C’est que la baguette et le bras droit tout entier de Rouvali dessinent la musique avec une élégance et une précision sans beaucoup d’égal sur le circuit. En bis, une hypnotique Valse triste de Sibelius dépasse l’entendement. Il suffit au chef finlandais d’une seule inflexion pour faire basculer la musique dans une nouvelle dimension.
Thomas DESCHAMPS
Philharmonie, Paris, 03/09/2026
Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Concerto pour piano n° 5 en mib majeur « Empereur », op. 73 (1809)
Sergueï Prokofiev (1891-1953)
Symphonie n° 5 en si bémol majeur, op. 100 (1944)
Vikíngur Ólafsson, piano
Royal Concertgebouw Orchestra
direction : Santtu-Matias Rouvali
