Tobias Kratzer réussit sa Walkyrie tout en conservant les idées lancées dans L’Or du Rhin. Mêlant sarcasmes et gravité, sa mise en scène séduit aussi par sa fluidité et sa capacité à faire vivre les différents protagonistes en résonance avec la direction musicale de Vladimir Jurowski, autre conteur d’exception. Nicholas Brownlee confirme qu’il est l’un des très grands Wotan de notre temps.
Nouvelle production de La Walkyrie de Wagner, dans une mise en scène de Tobias Kratzer et sous la direction de Vladimir Jurowski au Festival de Munich 2026.
À la fin de l’Or du Rhin, nous avions laissé les dieux à la parade sur leur nouvel autel polychrome très Viollet-le-Duc. Une réplique de celui-ci figure en bonne et due place dans le salon du pavillon de Hunding. De retour de la chasse, le maitre des lieux dépose un bélier mort (l’animal fétiche de la déesse Fricka) devant l’autel de la vierge posté dans le jardinet.
La « nouvelle » religion achetée au prix fort par Wotan lors du Prologue a donc toujours cours chez les humains dans cette Première journée du Ring vu par Tobias Kratzer. Le metteur en scène veille à la cohérence de sa lecture plutôt sarcastique à laquelle il ajoute une grille émotionnelle en contant l’histoire des jumeaux, Siegmund et Sieglinde.
À plusieurs reprises durant les deux premiers actes, un écran descend des cintres pour s’arrêter au-dessus des chanteurs. Des images en noir et blanc montrent leur enfance auprès de leurs parents. Des scènes de complicité avec Wälse, avatar de Wotan dont les absences inquiètent les enfants. Ce dispositif fonctionne en soutien du texte ou au contraire en contrepoint. Sur le plateau, les jumeaux fuyant Hunding se retrouvent près de ruines. Ce sont celles de la maison familiale à laquelle Loge a jadis mis le feu à l’injonction d’une Fricka furieuse des infidélités de Wotan.
L’acte III rompt quelque peu avec cette richesse de signification pour une Chevauchée burlesque sous la forme d’un film hilarant montrant les divinités parcourant Munich à cheval pour récupérer des macchabées sous la houlette de Helmwige qui les guide depuis un hélicoptère (ce n’est pas le seul clin d’œil au cinéma de la soirée). Les corps sont ramenés à l’Opéra de la ville, dans le foyer magnifiquement reproduit sur scène.
Un cadre que le metteur en scène ne voit pas comme un hommage au lieu de la création de l’opéra mais comme la preuve d’une mainmise des dieux sur les lieux de culture… Autant dire qu’ici le propos ne nous a pas sauté aux yeux, sans nuire à un spectacle pour le reste fort captivant.
Une magnifique direction d’acteurs et une direction musicale de très haut niveau homogénéisent une distribution pourtant inégale. Certains chanteurs comme Joachim Blackström, Siegmund étreignant, et Irene Roberts, Sieglinde vibrante, dépassent leurs limites et nous comblent. D’autres comme le Hunding manquant de mordant de Ain Anger et la Fricka fatiguée d’Ekaterina Gubanova déçoivent malgré la qualité du travail.
La troupe des Walkyries sonne de manière un peu hétérogène, mais on y retrouve la splendide Natalie Lewis. En Brünnhilde, Miina-Liisa Värelä ne démérite jamais, mais le timbre et l’expression ne sont en rien ceux d’une guerrière. Le Wotan de Nicholas Brownlee reste le maitre incontesté du plateau. D’apparence souvent matoise, le chanteur réussit une colère du tonnerre de dieu avant de délivrer des Adieux somptueux.
Depuis la fosse, Vladimir Jurowski attentif à tous obtient de l’orchestre maison une prestation exaltante. Souvent présenté comme un cérébral, le chef se montre intensément théâtral. Les musiciens déploient une tendresse inouïe pour Winterstürme et une sauvagerie sans limite lors de la traque. Une lecture par ailleurs formidablement en phase avec l‘humour et le lyrisme de la mise en scène.
Thomas DESCHAMPS
Nationaltheater, München, 01/07/2026
Richard Wagner (1813-1883)
Die Walküre, opéra en trois actes (1859)
Livret du compositeur
Orchestre d’État de Bavière
direction : Vladimir Jurowski
mise en scène : Tobias Kratzer
décors et costumes : Rainer Sellmaier
lumières : Michael Bauer
vidéo : Manuel Braun, Jonas Dahl, Janic Bebi
Avec :
Joachim Bäckström (Siegmund), Irene Roberts (Sieglinde), Ain Anger (Hunding), Nicholas Brownlee (Wotan), Miina-Liisa Värelä (Brünnhilde), Ekaterina Gubanova (Fricka), Dorothea Herbert (Helmwige), Julie Adams (Gerhilde), Elene Gvritishvili (Ortlinde), Claudia Manhke (Waltraute), Niina Keitel (Siegrune), Christina Bock (Rossweisse), Natalie Lewis (Grimgerde), Noa Beinart (Schwertleite), Charith Pidikiti (Loge).
