Le chaos sous contrôle

La première impression de ce 200 Motels genevois est celle d’une saturation méthodiquement organisée avec vidéos omniprésentes, flamants roses gonflables, zombies verdâtres, concours de beauté travesti, slogans lumineux, billets de banque et phallus géants : tout semble conçu pour solliciter simultanément le regard sans pouvoir hiérarchiser les signes qu’il accumule. Le problème n’est pourtant pas l’excès. Frank Zappa n’a jamais été un artiste de la mesure. Son univers repose lui aussi sur le collage, les collisions entre culture savante et culture populaire, entre musique contemporaine, rock, satire sociale et humour absurde, un chaos comme forme de pensée.

Daniel Kramer semble retenir avant tout la surface de cette esthétique, chaque image chassant la précédente avant qu’elle ait eu le temps de produire un effet… Mais à force de tout montrer, la mise en scène finit paradoxalement par ne plus rien montrer du tout. Cette inflation contamine également le discours politique stéréotypé et superficiel : le capitalisme obscène, l’argent corrupteur, les médias mensongers, les puissants grotesques. Des slogans tiennent souvent lieu de pensée. Là où la satire de Zappa avançait par contradictions et rapprochements improbables, le spectacle préfère le commentaire permanent.

La séquence finale concentre les limites de l’entreprise. Donald Trump apparaît sous les traits attendus du mâle grotesque, l’Union européenne rejoint le même défilé de puissances caricaturales ; une pluie de billets marqués « Lies » accompagne la descente de phallus gonflables au-dessus du public. Tout cela se veut provocateur sans pour autant que cette contestation tous azimuts aborde la Suisse et ses propres contradictions…

La conséquence la plus regrettable de cette hypertrophie visuelle est sans doute l’effacement progressif de la musique elle-même. Installés en hauteur, Mike Keneally et les musiciens de Steamboat Switzerland apparaissent relégués à la périphérie d’un spectacle dont ils devraient constituer le cœur battant. Chaque fois que leur présence affleure, quelque chose de l’esprit de Zappa réapparaît brièvement. On repense alors à la production d’Antoine Gindt à Nice puis à la Philharmonie de Paris, qui trouvait un équilibre plus convaincant entre théâtre, rock et musique contemporaine.

Les interprètes se dépensent sans compter dans cet univers saturé. Robin Adams, Peter Hoare, Ziad Nehme, David Ireland, Justin Hopkins, Brenda Rae et Julieth Lozano s’engagent pleinement mais peinent à exister autrement que comme des rouages du dispositif. Le Chœur du Grand Théâtre de Genève remplit efficacement sa fonction sans laisser de souvenir marquant. Dans la fosse, Titus Engel maintient avec rigueur les multiples strates d’une partition hybride et l’Orchestre de la Suisse romande répond présent avec professionnalisme.

On ressort finalement de ce 200 Motels avec une impression paradoxale. Rarement un spectacle aura autant déployé de moyens pour paraître subversif. Rarement aussi une proposition se sera révélée aussi prévisible dans ses symboles, ses cibles et ses effets. Entre le désordre joyeux de Zappa et cette saturation de signes, il y a toute la différence qui sépare l’invention de l’accumulation.

David VERDIER

Bâtiment des Forces Motrices, Genève, 20/06/2026

Frank Zappa (1940-1993)
200 Motels, fresque musico-théâtrale (2000)
Livret du compositeur

Chœur du Grand Théâtre de Genève
Ensemble de percussionnistes de la Haute école de musique de Genève
Steamboat Switzerland
Orchestre de la Suisse romande
direction : Titus Engel
mise en scène : Daniel Kramer
décors : Carlos Soto
costumes : Shalva Nikvashvili
éclairages : Simon Trottet
vidéos : Sophie Lux
préparation des chœurs : Mark Biggins

Avec : Robin Adams (Frank / Larry the Dwarf), Peter Hoare (Howard), Ziad Nehme (Mark), David Ireland (Cowboy Burt), Justin Hopkins (Narrator / Rance / Bad Conscience), Brenda Rae (Soprano Solo / Janet / Journalist), Julieth Lozano (Lucy / Good Conscience).