Récital Beethoven du pianiste Jonathan Biss dans le cadre de Jeanine Roze Production au Théâtre des Champs-Élysées, Paris.
Dans une saison où les concerts produits par Jeanine Roze se font plus rares, l’Américain Jonathan Biss donne au Théâtre des Champs-Élysées les trois dernières sonates de Beethoven avec un engagement saisissant, mêlant une expression sans aménité parfois rugueuse à une introspection d’une profondeur vertigineuse.
Théâtre des Champs-Élysées, Paris – 4 novembre 2025 – Thomas Deschamps
Dès les premières mesures de la Sonate op. 109, Biss aborde le texte avec une concentration extrême, à la hauteur de l’étrangeté de ce premier mouvement fait d’alternances soudaines de tempo. Ayant immédiatement pris la mesure de l’acoustique de la salle, il resserre le discours, accentuant encore la tension. Sa présence physique, faite de souffles et de grognements audibles, donne l’impression d’une improvisation. En réalité, rien n’est laissé au hasard : aucune coquetterie, mais une éloquence d’apparence spontanée soutenue par une construction minutieuse. Le Prestissimo peut sembler raide tant le pianiste n’hésite pas à marteler certains éléments. Dans le thème à variations du dernier mouvement, il ne cherche pas d’abord la beauté immédiate, mais éclaire les transformations successives, leur ambiguïté et leur résistance.
Avec la Sonate opus 110, Beethoven pousse encore plus loin l’exploration intérieure. Dans le Moderato cantabile, Biss chante sans jamais s’abandonner, maintenant une retenue inquiétée. Le très bref Allegro molto devient chez lui un interlude fantasque qui mène au dernier mouvement, l’un des plus difficiles du compositeur. La répétition obstinée du la gagne en douleur jusqu’à l’insoutenable, tandis que le pianiste tend les phrases et dépouille le thème jusqu’à l’effacement. Les épisodes fugués impressionnent par une articulation nette et une limpidité polyphonique rare. De fines inflexions rythmiques conduisent au retour de la fugue inversée dans un mélange de triomphe et de recueillement.
Après un entracte bienvenu pour souffler après ce parcours entre désolation et élan vital, Biss aborde l’Opus 111 en accusant la puissance du Maestoso. L’énergie devient tellurique, l’expression frôle parfois la rage, soulignant la violence de cet ultime adieu de Beethoven à la sonate. L’Arietta, en revanche, ne souffre aucune réserve. La rigueur de Biss y trouve un épanouissement naturel : les variations se succèdent dans un équilibre mystérieux de simplicité et de densité, entre contemplation et exaltation. Les trilles, joués avec une aisance presque irréelle, sonnent comme une musique des sphères. La dernière note éteinte, le long silence que conserve le pianiste prolonge l’émotion profonde suscitée par cette lecture exigeante et incandescente.
Théâtre des Champs-Élysées, Paris – 4 novembre 2025 – Thomas Deschamps
Programme :
Ludwig van Beethoven – Sonate pour piano n° 30 en mi majeur, op. 109 (1820)
Sonate pour piano n° 31 en la bémol majeur, op. 110 (1821)
Sonate pour piano n° 32 en ut mineur, op. 111 (1822)
Interprète :
Jonathan Biss, piano
