Avec une nouvelle production de L’Affaire Makropoulos à Angers Nantes Opéra, une reprise de La Petite Renarde rusée à la Bastille, Jenůfa hier à Bordeaux, aujourd’hui à l’Opéra du Rhin, Janáček est bel et bien le compositeur le plus joué dans les théâtres lyriques français en cette fin de saison. La mise en scène d’anthologie de Robert Carsen ne peut cependant pallier les faiblesses du plateau strasbourgeois.
Première à l’Opéra national du Rhin de la Jenůfa de Janáček mise en scène par Robert Carsen et sous la direction de Friedemann Layer.
En reprenant sa production de Jenůfa créée en 1999 à l’Opéra de Flandre sur la scène de l’Opéra du Rhin, c’est sans doute d’abord à lui-même que Robert Carsen rend justice. Parce que ses dernières mises en scène – celles du moins que nous avons vues –, jugées à l’aune de certaines réalisations plus anciennes, notamment celles de sa grande époque parisienne – quand Hugues Gall confiait à son savoir-faire glamorous chic les plus grandes stars du chant, Renée Fleming en tête, enchâssées dans des écrins dignes de plus fastueuses productions hollywoodiennes –, n’ont pas manqué de révéler les failles d’un système esthétique et dramaturgique par trop normatif, la force, indéniable, du concept autant que des images occultant trop souvent leur dimension théâtrale.
Nous avions oublié en somme quel grand directeur d’acteurs pouvait être le Canadien, exaspéré par le répertoire de poses pour couvertures de magazines lissées jusqu’à la caricature par de trop ressemblantes Armide et Poppée. Quoi de moins glamour, il est vrai, que Janáček, hormis peut-être L’Affaire Makropoulos – Krzysztof Warlikowski est allé au bout de cette logique à l’Opéra de Paris –, qui poursuivra d’ailleurs le cycle initié par l’Opéra du Rhin avec cette Jenůfa ?
Force sombre, force crue, des êtres épiés, à travers ces parois qui ne sont que portes, fenêtres, perméables donc à la rumeur de la faute qui écrase la protagoniste dans cet impossible huis clos. Tout se sait, ou du moins tout se saura, nul n’en réchappera. Carsen donne d’emblée les clés de sa lecture. Mais le compositeur, qui de la roue du moulin, obstinée, fait la voix du destin, lui laisse-t-il le choix ? Avec son décorateur Patrick Kinmonth, son fidèle éclairagiste Peter van Praet module l’espace en virtuose, le concentre, âpre, étouffant, malgré, ou plutôt à cause de ses ouvertures sur une obscurité hostile.
Il dessine surtout des ombres, des silhouettes, des caractères écrasants, mais avec une précision rien moins que naturaliste, ou même seulement réaliste, car il s’agit là de la vérité palpable d’un quotidien tragique. C’est cela, aussi, peut-être, qui laisse la possibilité d’un lendemain – meilleur ? –, cette pluie purificatrice qui, si elle porte inévitablement la griffe d’un metteur en images de génie, est bien davantage qu’un effet facile, qu’une simple et belle image, justement.
Et pourtant, cette Jenůfa n’étreint pas autant que celle présentée à Bordeaux le mois dernier. La mise en scène de Friedrich Meyer-Oertel, qui développait un récit plus linéaire, une issue moins immédiatement inéluctable, n’échappait certes pas toujours à un naturalisme de convention. Mais le duo formé par Mireille Delunsch, signant une prise de rôle exceptionnelle, et la Sacristine d’Hedwig Fassbender, porté par la foudroyante concentration du geste de Karen Kamensek, touchait à l’essence même du langage unique forgé par Janáček.
À Strasbourg, la distribution se révèle par trop inégale, pour ne pas dire faible, et surtout laissée au bord du chemin par Friedemann Layer, qui dirige trop amplement symphonique un Orchestre philharmonique de Strasbourg dont il obtient une palette, des accents, des rythmes certes idiomatiques, mais uniformément tonitruants.
Alors on s’époumone : le Števa de Fabrice Dalis, auquel la tessiture ne facilite évidemment pas la tâche, d’un timbre assez incolore, tandis que le Laca de Peter Straka en oublie carrément toute notion de chant. Il pousse, il tire, toujours contraint par ce souffle à la limite de la rupture qui le condamne à surjouer la maladresse. Eva Jenis préfère quant à elle abdiquer au pied du mur du son. L’instrument est de toute manière trop étroit et anarchique, acide et dur sous la pression pour sauver cette Jenůfa plafonnante de l’insignifiance.
Dès lors, Nadine Secunde domine, inévitablement. Et pas seulement parce que le rôle, paradoxe démoniaque, est gratifiant. Mobilisant toutes les ressources de son soprano dramatique encore spectaculairement vaillant jusque dans des aigus outrageusement vibrés, elle livre une incarnation habitée de Kostelnička. D’autres y ont imposé des mots plus cinglants, une présence plus sèchement glaçante peut-être, mais cette figure comme d’emblée effrayée d’elle-même est assurément la seule, sur la scène de l’Opéra du Rhin, à se hisser à la hauteur de l’effroyable tragédie du quotidien narrée par Robert Carsen.
Mehdi MAHDAVI
Opéra national du Rhin, Strasbourg, 17/06/2010
Leoš Janáček (1854-1928)
Jenůfa, opéra en trois actes (1904)
Livret du compositeur d’après la pièce Její pastorkyňa de Gabriela Preissová
Chœurs de l’Opéra national du Rhin
Orchestre philharmonique de Strasbourg
direction : Friedemann Layer
mise en scène : Robert Carsen
décors et costumes : Patrick Kinmonth
éclairages : Robert Carsen, Peter van Praet
dramaturgie : Ian Burton
Avec :
Menai Davies (Grand-mère Buryjovka), Peter Straka (Laca Klemen), Fabrice Dalis (Števa Klemen), Nadine Secunde (Kostelnička Buryjovka), Eva Jenis (Jenůfa), Russell Smythe (le contremaître du moulin), Andrey Semskov (le Maire du village), Tatiana Anlauf (La femme du maire), Sylvia Kevorkian (Karolka), Agnieszka Slawinska (Barena), Aurélie Ligerot (Jana), Brigitte Dunski (la tante).
